LES BLOGS
09/11/2018 12h:23 CET | Actualisé 09/11/2018 12h:23 CET

Bhalil: le naufrage d’un village marocain?

"On savait le Maroc sous-gouverné, il est désormais sous-administré."

Jordi_Santacana via Getty Images

SOCIÉTÉ - Le Maroc s’apprête à inaugurer le train à grande vitesse, un projet de plus dans la lignée des infrastructures monumentales dont le pays se dote depuis une vingtaine d’années. Il y a pourtant une structure de base (une infrastructure) qui n’a aucun prix et dont la perte ou l’affaiblissement constitue une catastrophe irrémédiable: c’est la sécurité. Sans la sécurité, c’est la peur et l’injustice qui s’installent.

Il était une fois Bhalil, un magnifique village à l’orée de la plaine du Saiss, à quatre kilomètres de Séfrou et à une vingtaine de kilomètres de Fès. Connu pour ses paysages bucoliques, ses vergers et ses fontaines, Bhalil a longtemps été une carte postale du Maroc rural, paisible et bon enfant. Ses habitants (les Bahloulis) ont toujours été pauvres mais ils vivaient dignement car rien ne leur manquait: ils consommaient l’huile d’olive qu’ils pressaient eux-mêmes, stockaient le blé et l’orge de leur jenane, engraissaient leurs lapins et autres volailles bio…

Dans les années 1980, lorsque j’étais enfant, ma mère me laissait errer dans les ruelles escarpées du village, près du khandake (l’avenue principale traversée par un torrent asséché), à l’abord des fontaines et des jardins de cerisiers et de figuiers. Bhalil, c’était les vacances à l’air pur et dans la verdure.

De nos jours, visiter Bhalil est toujours une bonne idée. Mais y vivre devient de plus en plus difficile pour ceux qui ont la faiblesse de croire dans les notions de démocratie et de droits de l’Homme, autant de slogans creux dans le Maroc actuel.

Un dispensaire pour 10.000 habitants. Ouvert le matin seulement. Pas mal non? Le médecin, me dit-on, se manifeste une fois par semaine. Les femmes enceintes et toutes les personnes vulnérables doivent s’armer de patience et de billets de banque pour se rendre à Sefrou où l’hôpital provincial fait peine à voir. Certains jours, c’est le plâtre qui fait défaut à l’hôpital de Sefrou! Dans ce cas, il faut trouver un moyen de se transporter à Fès voire Meknès pour recevoir un traitement aussi élémentaire que de se faire poser un plâtre.

La décadence des corps n’épargne pas les âmes. Les valeurs morales, les limites entre le Bien et le Mal tendent à se brouiller même dans un bourg aussi paisible et reculé que Bhalil. Les contentieux (souvent stupides) sur la possession de la terre et les droits de passage se multiplient. Et obligent les Bahloulis à passer plusieurs journées par mois au tribunal.

Walter Bibikow via Getty Images

Il y a un mois, un père de famille a été sauvagement agressé pour avoir déposé plainte contre un tiers qui ne se cache pas de vouloir lui enlever sa terre manu militari. La victime est à la clinique à Fès, sa femme et ses enfants (en bas âge) ont peur. L’agresseur est en fuite. L’attaque a eu lieu à la lumière du jour à l’entrée du village dans une zone de vergers qui jadis faisaient la fierté des Bahloulis pour ses cerisiers, amandiers et pommiers. Dans le même secteur et par le fait d’une famille connue des services de police, il est déconseillé aux enfants de jouer entre les saules pleureurs et autres chênes. Même les hommes valides doivent faire attention pour se rendre sur leurs maigres lopins de terre. Il suffit d’une personne ou d’une famille pour pourrir les conditions de vie d’une commune entière.

Il y a bien sûr l’État et les “autorités” comme on dit: gendarmerie, kiyada, conseil municipal, tribunal. Mais ils attendent que le sang coule pour se manifester. Ils sont sur la défensive. La plupart des contentieux pourraient être réglés à un stade précoce si l’Autorité adoptait une attitude proactive en se rendant sur le terrain, en obligeant les uns et les autres à dialoguer avant que les choses ne s’enveniment. Quand vous avez reçu un coup de machette sur la tête, il est trop tard! Toute votre vie, vous allez vous rappeler de cette agression, et peu importe au fond si l’État vous donne raison au final, le mal est fait.

A quoi bon nous mettre sous le nez les exploits de la lutte anti-terroriste si le citoyen lambda a peur de déposer plainte pour une affaire banale? On savait le Maroc sous-gouverné, il est désormais sous-administré. L’État sait tout mais il laisse faire, et nous devinons tous pourquoi. A force de taper sur les agents de l’ordre (en croyant bien faire), les tenants de la doctrine des droits de l’Homme ont fini par les démotiver. Personne n’a envie de travailler donc de courir le risque de se tromper et de se retrouver muté à Figuig ou Bouarfa... Ajoutez à cela la corruption lors des concours d’entrée à la fonction publique et vous commencerez à comprendre les raisons du délitement progressif de l’autorité au Maroc.

Les faits inquiétants qui se produisent dans les champs des Bahloulis affaiblissent les défenses immunitaires des villageois. S’il est possible de menacer ou de casser la gueule à quelqu’un pour une simple affaire foncière, pourquoi s’en priver demain dans la rue ou même au sein du couple? C’est comme cela que l’on détruit un tissu social et que l’on ruine le vivre-ensemble: en couvrant d’impunité les comportements illicites d’une minorité toxique.

Le naufrage moral d’un village comme Bhalil est tout à fait évitable. S’il se produit un jour, il sera à imputer intégralement à la passivité des pouvoirs publics et à l’incurie d’un système administratif (les communes en particulier) qui ne veut pas ou ne peut pas s’occuper d’une population qui aspire à plus d’autorité.

Il est encore temps de sauver Bhalil. L’endroit est paisible. A l’intérieur du village, il fait encore bon vivre, les rues sont sûres et propres, les gens sont respectueux. Aidons-les à le rester. Protégeons-les. Préservons les intérêts et la sécurité des plus faibles car ils sont le ciment de toute stabilité.