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26/09/2018 12h:08 CET | Actualisé 26/09/2018 12h:08 CET

Béji Caid Essebsi et le principe de Peter…

L’interview du président nous place devant une constatation criante: le décalage entre l’homme et l’époque.

Muhammad Hamed / Reuters

Un principe “importé” mais dont la vérité s’est vérifiée au fil du temps: plus un individu grimpe dans sa hiérarchie professionnelle, moins il est compétent. Parvenu au sommet de la hiérarchie, le voici beaucoup moins compétent que ceux qui grimpent pas à pas, derrière lui.

Il semble malheureusement que ce principe vaut pour notre président. Le contenu de l’interview qu’il vient de donner à une chaine télévisée, et l’amère déception engendrée par ses propos parmi les citoyens, tout comme dans les médias, semble l’attester.

Toutefois, cet entretien contient un certain nombre de messages qui méritent commentaires, tout autant au sujet de la forme que du fond.

Pour ce qui a trait à la forme, c’est la deuxième fois que le chef de l’État choisit, volontairement, de s’exprimer sur une chaîne télévisée privée, délaissant la chaine publique, qui devrait être son porte-parole privilégié. Un tel choix (car c’est lui qui a choisi) ne s’inscrit pas dans ce que BCE n’a cessé de scander au début de son mandat, à savoir le prestige et la dignité de l’État. Autre point de forme: BCE a choisi de s’exprimer en direct. Il voulait sans doute indiquer qu’il n’avait rien à cacher ni à maquiller ni à corriger. Soit. Mais, pour des propos destinés aux tunisiens, en période de crise suraigüe, il est certain que l’interview aurait gagné à être réentendue par lui et ses conseillers, avant d’être livrée au public. Et d’ailleurs, qu’a-t-il livré exactement?

Tous ceux qui, assis devant leurs télévisions, ont suivi l’interview du chef de l’État, ont découvert un vieil homme au visage morne, qui à l’évocation du drame national survenu à Nabeul, a mâchouillé sans conviction, un message de soutien et de condoléances, message qu’il aurait dû adresser la veille, en direct, à la nation. Pour revenir à l’interview, nulle prestance ne se dégageait du personnage, aucun charisme: l’homme paraissait déconnecté d’un pays traversant l’une des pires crises de son histoire. Et l’entretien s’est déroulé sur le même ton, BCE alignant des constats de défaites et de catastrophes, d’un ton égal, sans aucune distance par rapport à une situation économique et sociale dont il est, sinon le premier, en tout cas l’un des premiers responsables. Le charisme que possédait BCE et qui a beaucoup fait pour rallier à lui les tunisiens, s’était évanoui ; ne restait qu’un homme usé, amer, quasi-indifférent au naufrage d’une Tunisie qu’il gouverne depuis 4 ans. Durant tout l’entretien, visage placide, il n’a fait qu’émettre des constats négatifs, lui qui aurait dû impulser des décisions ou tout au moins, proposer quelques solutions. Tout s’est passé comme si BCE avait oublié les citoyens, cette masse silencieuse qui l’écoutait et le regardait. En vérité, il n’avait aucune proposition concrète à formuler pour améliorer la vie des tunisiens, aucune de ces formules bien faites, dont il avait le secret et qui auraient donné aux citoyens un semblant d’espoir de voir leurs conditions de vie s’améliorer.

Si on en vient au contenu de l’entretien, celui-ci, quasiment axé sur le marasme politique et l’état des partis, a fait l’impasse sur les problèmes économiques qui interpellent le tunisien, bien plus que le conflit entre Youssef Chahed et Hafedh Caid Essebsi. L’animatrice, soucieuse d’audimat, a axé l’essentiel de son propos sur ce fameux conflit, indéfiniment rabâché dans les médias. Abstraction faite de ce conflit, à propos duquel le président n’a fait que conforter l’opinion de tous,( à savoir sa rancœur à l’égard de son chef de gouvernement et un soutien implicite à son fils qu’il ne compte pas déloger), que nous ont apporté les propos de BCE?

D’abord l’annonce, ferme, du maintien des futures élections. En 2019 et aux dates prévues, conformément à la constitution. Une telle annonce qui clôt bien des palabres représente un des points les plus positifs de l’entretien.

Autre point qui, en définitive, est également positif: le divorce avec Ennahdha, à la demande de celle-ci, a martelé le président. Divorce à l’amiable, ne semblant pas avoir égratigné l’amour-propre de celui qui prétendait réunir les deux grands partis pour mieux régner. L’annonce de la rupture avec Ennahdha, même pas décidée par lui, a été faite par BCE d’un ton placide, sans colère ni désillusion. Cela est d’autant plus surprenant que le camouflet infligé par notre vénérable Cheikh à son grand ami, représente pour celui-ci une défaite avérée. Qu’elle soit annoncée à la télévision, sans états d’âme, en dit long sur la capacité de BCE à avaler des couleuvres, chose qu’il ne cesse de faire actuellement. Ennahdha ira planter ses choux ailleurs, a-t-il ajouté, sans doute dans le jardin de Youssef Chahed, qu’il place du côté d’Ennahdha, petit coup de politique politicienne…

Zoubeir Souissi / Reuters

 

Pour revenir à la rupture entre les deux alliés, Il semble que Ghannouchi ait persisté dans son choix de maintenir la stabilité du gouvernement, refusant de voter contre Chahed, en cas de recours du président à l’article 99 de la constitution. Que cela ait précipité la rupture entre les deux partis, chose que le refus par Ennahdha du projet de la Colibe n’avait pas faite, en dit long sur les véritables priorités de notre président. Indépendamment des individus et de leurs manigances, la scission entre Ennahdha et Nidaa mérite d’être prise en compte car elle va restructurer le paysage parlementaire. Avec l’effondrement de Nidaa, la montée de la nouvelle coalition et le nouveau positionnement d’Ennahdha (contre Nidaa seulement, ou contre tout parti progressiste qui prendrait la place?) l’assemblée pourra disposer de deux blocs nettement tranchés: Ennahdha d’un côté et le bloc progressiste (pour l’instant attribué à Youssef Chahed) de l’autre. Ainsi, les choses seront claires. Quant au fameux consensus, cher à BCE, et qui n’était qu’un arrangement d’intérêts, le voici définitivement mort et enterré, de l’aveu même de son instigateur. Qui, d’Ennahdha ou du nouveau bloc parlementaire, sera le parti au pouvoir? Cela sera dévoilé en 2019, voire même avant. Mais le fait est que l’on devrait être en mesure de disposer à l’ARP d’un parti au pouvoir et d’un parti d’opposition, clairement tranchés. De cette recomposition du paysage parlementaire, allant dans le sens du mode de gouvernance, l’ARP ne peut sortir que plus forte, et plus en mesure de jouer son rôle de décideur dans le paysage politique. Encore faut-il que les députés soient à la hauteur de cette nouvelle situation, mais cela est une autre histoire.

En vérité, l’interview du président nous place devant une constatation criante: le décalage entre l’homme et l’époque. BCE a fait ses classes sur les bancs de l’école de Bourguiba, ce combattant suprême qui d’une chiquenaude, nommait ou révoquait ministres et chefs du gouvernement. Pour BCE, comme pour tous ceux de sa génération, le pouvoir présidentiel ne peut être qu’absolu, même si on lui colle une étiquette différente pour plaire aux électeurs. La même situation affecte le président de l’assemblée, formé, lui aussi à l’ombre de Bourguiba et dont l’attitude passive (et déférente à l’égard de BCE) a fait de lui un régisseur passant la parole, et non un président de parlement. En somme, BCE ne pouvait gouverner que selon la manière dont il avait vu faire Bourguiba: à savoir un régime présidentiel accordant au chef de l’État des prérogatives bien plus grandes que celles dont il dispose aujourd’hui. On n’échappe pas à son âge, ni à son formatage: en dépit de ses déclarations et de ses prises de position, BCE reste un dirigeant du siècle passé, ce temps glorieux où le président de la République détenait à lui seul le pouvoir politique. Avec un tel héritage, BCE, bloqué par des prérogatives extrêmement limitées, illustre parfaitement le principe de Peter. Dès lors, son principal grief, et qu’il ne pardonnera jamais à Youssef Chahed, réside, non pas dans le conflit avec son fils, mais dans le fait que Chahed détient infiniment plus de pouvoir que lui.

FETHI BELAID via Getty Images

 

Malgré toutes ses failles, le mode de gouvernance actuel a ceci de bon qu’il impose des limites à chaque dirigeant. Sans doute, freine-t-il les décisions au sommet de l’État, mais son mérite est d’éviter au pays, les dérives, toujours possibles, vers un excès de pouvoir, que celui-ci vienne du président de la République ou du chef du gouvernement. Or, ces dérives sommeillent, inchangées, en chacun et il est vain de croire que le texte d’une constitution puisse en venir à bout. Sans doute, le temps pourra, lentement, maîtriser cette soif de puissance, mais nous sommes encore loin du compte. Là aussi, c’est une question d’âge et de génération. Pour l’instant nous ne pouvons que vérifier encore une fois la validité du principe de Peter en espérant que la casse ne sera pas trop grande pour la Tunisie et les tunisiens.  

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