ALGÉRIE
20/01/2019 13h:09 CET

Bedoui pointe du doigt les médias, les chants dans les stades et des harragas à la quête du gain facile

SOPA Images via Getty Images

Noureddine Bedoui n’a pas cessé de botter en touche au “Forum national sur le phénomène de harraga”, samedi 19 janvier 2019. Le ministre de l’Intérieur, qui reconnaît que l’émigration clandestine connait une évolution constante, a pointé du doigt tout et rien. Les médias pour un traitement “inconvenant”, les pages Facebook exploitées par des passeurs et les harragas eux-mêmes ... stimulés par la “recherche du gain facile”.

Le Forum national sur le phénomène de “harraga”, organisé par le ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire, se tient samedi et dimanche.

Cet événement intervient quelques semaines après la disparition, très médiatisée, de dizaines de jeunes Algériens aux larges des côtes espagnoles, italiennes et algériennes. Des manifestations et des sit-ins ont été observés par des jeunes dans plusieurs quartiers de la capitale, pour dénoncer la responsabilité des autorités dans la propagation de ce phénomène.

Celles-ci, pour exprimer “sa volonté d’endiguer la harga”, a décidé d’organiser ce Forum en présence de membres du gouvernement et d’experts nationaux et internationaux. Toutefois, à la fin de la première journée de ce congrès, les déclarations de Noureddine Bedoui, dont l’intervention a été publiée par l’agence de presse officielle, ne risquent pas de calmer les esprits.

Les médias en ligne de mire

Après avoir constaté dès le début de son texte que l’émigration clandestine connait une propagation constante ces dernières années, le ministre de l’Intérieur estime que ce phénomène, “source d’inquiétude à tous les niveaux”, a des causes et des analyses multiples”.

Il a ainsi fait savoir que ce Forum est une occasion d’engager un large débat sur les questions liées à la “harga de manière directe ou indirecte”.

Une introduction prometteuse. Pourtant, quelques minutes plus tard, M. Bedoui pointait du doigt des causes bien précises, à commencer les médias dans le traitement de cette question. De son avis, les journaux et les chaînes de télévision, ainsi que les réseaux sociaux ont rendu ce phénomène “plus complexe”.

La “large” exploitation de la harga par les réseaux sociaux et son traitement “inconvenant” par les médias dans certains cas est devenu, de son avis, synonyme “de démoralisation et d’incitation à l’acte, ce qui n’a pas manqué de nuire à l’image de notre pays à l’étranger”, estime-t-il.

Noureddine Bedoui a souligné dans son texte que les autorités, dès l’apparition des premiers cas de harragas dans les années 2000, se sont attelées à travers une série de mesures destinées à contenir ce phénomène. Il cite, comme bilan, une meilleure connaissance de l’évolution de la harga et les procédés adoptés par la suite pour la contenir, notamment les opérations de sécurité ayant permis d’avorter de nombreux réseaux et de nombreuses tentatives d’émigration clandestine.

Il poursuit que le traitement de ce phénomène, par les médias et les réseaux sociaux notamment, “poussent nos jeunes, volontairement ou involontairement, vers cette aventure aux conséquences désastreuses”.

Les chansons, une “apologie à la harga”

Lors de son intervention, le ministre de l’Intérieur a également annoncé que 51 pages Facebook faisant l’apologie du phénomène ont été identifiées. “Les réseaux sociaux devenus l’espace de prédilection pour les passeurs qui les utilisent pour promouvoir leurs services et chasser leurs victimes innocentes en se cachant derrière des pseudonymes sur des pages Facebook sur lesquelles ils incitent les jeunes à la harga en leur proposant des périples fatals contre des sommes d’argents considérables”.

Il fait savoir que des administrateurs ont également été poursuivis en justice. Des mesures légitimes.

Certaines parties, sans les citer nommément, “recourent aux médias pour tenir des discours de démoralisation, de frustration, de désespoir et d’incitation à la harga à travers des messages creux incitant à l’aventure et la mort”, poursuit le ministre, 

Pis encore, Noureddine Bedoui avertit contre le danger de certains espaces”, dont les stades, exploités pour la promotion de chansons de jeunes pleines de frustration et de désespoir”. 

Ainsi, selon les réflexions du ministre de l’Intérieur, les médias et les réseaux sociaux sont à l’origine du désespoir de jeunes, dont tirent profit les passeurs pour les inciter à émigrer clandestinement.

A la recherche du ... “gain facile”  !

Quand il ne s’agit pas des médias et des réseaux sociaux, c’est les harragas eux-mêmes, qui sont, non pas les victimes, mais des individus à la recherche du gain facile en Europe.

M. Bedoui a ainsi affirmé que les conditions socio-économiques n’y sont pour rien. Et selon des études “spécialisées”, ces harragas cherchent une certaine classe sociale mais ne fuient pas des conditions défavorables. Il en veut pour preuve le fameux programme omniprésent du président Bouteflika, grâce à qui des “opportunités de travail et d’investissements sont offertes”. 

“Ce phénomène a été pris au sérieux par les pouvoirs publics qui ont adopté une politique d’accompagnement des jeunes chômeurs en termes d’accès au monde du travail et de soutien à la création de start-up ou à travers les programmes de soutien aux projets d’investissement ayant permis la réalisation des aspirations de jeunes, en sus des actions de sensibilisation à la participation des pouvoirs publics et de la société civile ainsi que la présentation des efforts des autorités visant l’amélioration de la prise en charge de toutes les préoccupations, notamment le logement et l’emploi”.

Il poursuit qu’actuellement, “une large campagne de sensibilisation aux mécanismes et programmes que prévoit le programme du président de la République, Abdelaziz Bouteflika” est menée. 

“Ces mesures incitatives et préventives ont abouti à des résultats positifs dans la lutte et la prévention contre ce phénomène”, estime M. Bedoui, faisant état de “l’accompagnement des jeunes à travers différents programmes de développement du président de la République, à l’instar de la création de zones industrielles au niveau des wilayas, et de petites zones d’activités dans chaque commune, dynamisation devant être assurée par les jeunes entrepreneurs et les micro-entreprises”.

Et finalement, pourquoi partent-ils  ?

Noureddine Bedoui, qui a cité au début de son intervention, des “causes multiples”, a finalement évoqué des “responsables” bien définis: les médias, les réseaux sociaux, les chants dans les stades et les harragas à la quête du gain facile. 

Mohamed Saïb Mussette, directeur de recherche au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD), était l’invité de la Radio Chaîne III ce matin.

Il affirme ainsi que “qu’aucune recherche n’a jamais été entreprise pour tenter de connaitre les causes multiples dont parle M. Bedoui, qui motivent des personnes à s’exiler, quitte pour cela à mettre leur vie en grand danger”.

Au 2e jour du Forum, réservé aux solutions à ce phénomène, il a estimé que  l’un des instruments qui contribueraient à connaitre les raisons à l’origine parfois de drames humains, est d’élaborer un diagnostic lequel, explique-t-il, pourrait servir de base à un plan d’action national.

Des solutions qui auraient pu, selon lui, contribuer à appréhender les causes intrinsèques du phénomène de la “harga”. M. Saïb Mussette évoque l’élaboration d’une politique nationale de la jeunesse, “dont on n’a cessé de parler depuis une dizaine d’années et qui, en définitive, n’a pas été mise en place”.

Dans un éditorial publié sur le Quotidien d’Oran le 20 novembre 2010, le journaliste K. Selim esquissait une des causes de ce phénomène. “Pourquoi ces jeunes, plutôt avantagés, ont-ils fait ce choix ? Probablement parce qu’il est difficile d’être jeune en Algérie. Et parce qu’il est au moins aussi difficile d’être artiste ou de choisir une carrière artistique dans notre pays. La priorité donnée aux investissements infrastructurels, censés stimuler l’activité générale, est sans aucun impact pour des jeunes dont la vie consiste à tourner littéralement en rond dans des villes et des villages qui suintent l’ennui”. 

L’avocat Kouceila Zerguine avançait également une théorie à ce sujet. “Le phénomène de la ‘‘harga’’ est le signe d’un désespoir de tout un peuple, et de la rupture de ce dernier avec le pouvoir algérien dans sa globalité”, estimait-il dans un entretien à El Watan.