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18/10/2019 10h:19 CET | Actualisé 18/10/2019 11h:57 CET

Badinage sur le Sahara Occidental: De qui Amar Saadani est-il encore le nom?

Getty Editorial
Amar Saadani Chief Of FLN in Algiers, on December 8, 2015. (Photo by Billal Bensalem/NurPhoto) (Photo by NurPhoto/NurPhoto via Getty Images)

Amar Saadani n’a aucune fonction officielle. Il a été pendant ses années à la tête du FLN, l’homme de main du clan Bouteflika, il est un des promoteurs du funeste 4ème mandat, défenseur jusqu’à la dernière minute du “droit” de Bouteflika à inaugurer “sa” mosquée”. On peut lui ajouter la défense dithyrambique de l’ancien ministre de l’énergie, Chakib Khelil, poursuivi pour corruption et actuellement en état de fuite.  

Dans la logique des “temps” qui courent, on se serait plus attendu à ce qu’il côtoie ses amis de la “3issaba” à El Harrach qu’à l’entendre se prononcer sur l’état du pays, prononcer des accusations contre ceux qui ont des idées différentes en se plaçant comme le défenseur de l’état-major. 

L’armée, puisqu’il en a été beaucoup question dans l’entretien publié sur TSA, n’a absolument rien à gagner à avoir un tel “avocat”, les Algériens n’étant pas amnésiques et encore moins dupes des sorties d’un homme qui incarne parfaitement le dévoiement de la politique dans l’Algérie de Bouteflika.  

Tout son discours sur “l’État profond” et le reste peut passer sous le registre d’une volonté de se mettre à l’abri et de se prémunir du sort de ses compagnons du “babor-bouteflika”, le dernier en date à sombrer étant son très grand “ami”, Baha-Eddine Tliba.

 “Conjoncture favorable?”

C’est ainsi, les personnages “politiques” du modèle Saadani sont constamment à la recherche du plus fort du moment pour faire allégeance, cette partie de l’entretien n’a pas d’autre intérêt que de le confirmer. C’est presque “humain”. Par contre, sa tirade sur le Sahara Occidental - était-ce le vrai but de l’entretien? - ne mérite aucune circonstance atténuante. 

Lui qui n’arrête pas d’accuser des Algériens qui ne pensent pas comme lui d’être des suppôts de “l’État profond qui est dirigé d’outre-mer” ne fait qu’exprimer et adopter la position des gouvernements français successifs sur la question du Sahara Occidental. 

C’est d’autant plus remarquable qu’il n’y actuellement aucune raison politique ou médiatique d’aborder le sujet du Sahara Occidental.  Seul Amar Saadani affirme que la “conjoncture est favorable”et on se demande bien en quoi elle le serait dans un pays qui traverse une période cruciale où il doit trouver les voies d’un nouveau consensus. 

Son propos n’est donc pas  un accidental cheveu dans la soupe, mais une prise de position délibérée sur un sujet sensible pour l’Etat Algérien et pour lequel lamanièrede résoudre la question du Sahara Occidental est plus importante que le résultat (indépendance, autonomie ou rattachement). 

Le précédent Nezzar et la réplique de Rahabi

En 2003, le général Khaled Nezzar - actuellement en état de fuite et condamné à 15 ans de prison par contumace au procès de Blida - s’était laissé allé au badinage sur la question du Sahara Occidental, dans un entretien à la Gazette du Maroc, où il affirmait que “ l’Algérie n’a pas besoin d’un nouvel Etat à ses frontières”

Les propos de Nezzar avaient suscité à l’époque de vives réactions.  Abdelaziz Rahabi, avait estimé qu’ils participaient d’une “diabolique inconscience destructrice des valeurs et intérêts sur lesquels s’articulent les rigoureuses politiques de défense et de sécurité globale d’une nation.” Ces propos, avait-il ajouté, “témoignent également d’une absence de discernement et du sens de la mesure dans le traitement public des affaires de l’Etat…”

Le propos de Saadani ne relève pas même pas d’une “absence de discernement”, il est un alignement total sur la thèse des “droits historiques” du Maroc qui, rappelons le ne se limitent pas au Sahara Occidental mais s’étendent à toute la Mauritanie et une bonne partie du territoire algérien et malien.

Trouver une solution acceptable et maghrébine de préférence à la question du Sahara Occidental a toujours été un souhait partagé. Des  hommes comme feu Abdelhamid Mehri, membre de la délégation du FLN à la conférence maghrébine de Tanger, y ont beaucoup travaillé. Il est même un de ceux qui ont préparé l’unique rencontre entre le chef du Polisario, Mohamed Abdelaziz et le roi Hassan II en janvier 1989. 

 Mehri, le sens de l’Etat et de l’histoire

Abdelhamid Mehri qui n’a jamais badiné avec les sujets graves avait le sens de l’Etat et de l’histoire. Il n’ignore pas, pour l’avoir directement vécu, que le Maroc a tenté en 1958, en pleine guerre d’indépendance, d’imposer au FLN un accord sur le tracé des frontières. A l’époque, les autorités marocaines ont dû penser - comme le dit aujourd’hui Saadani - que “la “conjoncture est favorable”.  Pour les dirigeants algériens qui ont eu à gérer cette crise, la manière dont les responsables marocains conçoivent la géographie de leur pays posaient déjà un sérieux problèmes. Les marocains ont accepté que le sujet soit discuté après l’indépendance après la menace du FLN de rendre publiques les pressions subies. Mais le germe du différend était déjà là. 

L’Algérie, née de l’exercice du droit à l’autodétermination, défend aussi le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation.  Une position qui, bien entendu, ne peut accepter que le Maroc fasse valoir des “droits historiques” pour réclamer des territoires en Algérie. La “guerre des sables” n’a fait que conforter cette méfiance à l’égard de ces prétentions à des “droits historiques” dont Amar Saadani se fait le zélé défenseur.  

Mehri, le grand maghrébin, a posé les termes du problème, avec une grande clarté dans un entretien, publié le 3 mars 2009, dans le quotidien d’Oran:“La question du Sahara occidental est un des dossiers sur lequel ces conceptions se heurtent et bloquent l’évolution. Au Maroc, la légitimité est fondée sur l’allégeance et il leur est difficile d’imaginer une nouvelle légitimité qui toucherait au fondement du régime. Dans ces conditions, quelle forme de légitimité devait fonctionner dans les territoires, objet de litige, est-ce la forme marocaine traditionnelle de légitimité ou une nouvelle légitimité ? Le retour du Sahara occidental par le biais des formes d’allégeance traditionnelle posait problème à l’Algérie, elle-même revenue sur la scène par l’exercice de l’autodétermination. Côté algérien, accepter l’allégeance traditionnelle ou historique met en cause tous les fondements et ouvre la voie à la remise en cause de ses frontières. On est donc face à deux conceptions que nous n’avons pas dépassées.”

Rien n’a changé depuis. Que l’Algérie née de l’autodétermination puisse accepter, ainsi que le fait Saadani, une référence à des droits historiques  - que l’arrêt de la Cour Internationale de Justice sur le Sahara Occidental a rejeté - n’a aucun sens. Bien entendu, il faut trouver une solution, mais celle-ci ne se fait pas par un simple alignement sur les thèses du Maroc soutenues par Paris. 

Mehri, Allah yerhamou, évoquait l’esprit de la conférence de Tanger qui aurait pu créer des dynamiques vertueuses permettant de “dépasser le blocage. C’est pour cela que je dis que la démocratie et le Maghreb marchent de pair.”