ALGÉRIE
24/12/2018 11h:52 CET | Actualisé 25/12/2018 11h:32 CET

Azzedine Gasmi: "Le problème de la Casbah doit être résolu par les compétences algériennes pour la perpétuité de leur histoire"

Azzedine Gasmi, est architecte urbaniste, expert en monument historique.

HuffPost Algérie

La nouvelle a créé l’émoi parmi les architectes et professionnels de la construction en Algérie. La corporation s’indigne devant la décision du wali d’Alger qui vient de confier “la revitalisation” de la Casbah à l’architecte français Jean Nouvel.

La presse a annoncé le 17 décembre  la signature d’une convention tripartite entre la Wilaya d’Alger, la région Ile de France et les ateliers Jean Nouvel en vue de “revitaliser la vieille Casbah au plan patrimoniale, urbaniste, culturel, et touristique”.

Dans cet entretien accordé au HuffPost Algérie, Azzedine Gasmi, architecte urbaniste, expert en monuments historiques, explique les enjeux de la restauration de la Casbah, et pourquoi ce choix est “inappropriée”.

Ancien professeur à l’Ecole Polytechnique d’architecture et d’urbanisme  (EPAU), Azzedine Gasmi, a fait partie de la toute première génération d’architectes post indépendance. Diplômé de l’EPAU et de la prestigieuse université américaine Columbia University, il est membre fondateur du premier syndicat des architectes et du conseil de l’ordre des architectes. Il était également membre de la commission qui a rédigé loi sur l’exercice de la profession de l’architecte en Algérie.

Il a, surtout, participé au second plan de sauvegarde de la casbah dans la poursuite de celui du COMEDOR. Il a été responsable du premier établissement de réhabilitation et rénovation de la casbah (OFIRAC), ensuite directeur général de l’agence nationale d’archéologie de monuments et sites historiques de Tipaza.

La Casbah d’Alger a été confiée aux Ateliers Jean Nouvel. Les architectes et autres professionnels du secteur sont sceptiques quant à cette décision. Qu’est-ce qu’on reproche exactement à Jean Nouvel ?

Azzedine Gasmi : Quand on veut parler de notre histoire, on ne peut demander à un étranger de la raconter. La Casbah est un sujet très sensible et Jean Nouvel ne connaît pas grand-chose de celle d’Alger pour ne pas dire rien. Il faut juste lui dire, si dans sa conscience d’architecte et pourvoyeur d’idées, s’il peut intervenir sur un site qui lui est historiquement complètement étranger?

Sans  diminuer les compétences individuelles de Jean Nouvel qui existent qu’en matière de constructions modernes, seulement il n’apportera rien de nouveau.

Aussi,  il ne faut pas se disperser, Jean Nouvel, n’est pas venu seul. Il a été invité donc il est dans son rôle. Cela nous démontre que les politiques ne croient pas à l’intelligence nationale et continuent à infantiliser nos architectes. Cette décision est une insulte à l’université algérienne, à la formation et aux talents qui existent en Algérie et dans la diaspora.

Cette décision a été prise sans consulter la corporation, alors que la loi sur l’exercice de la profession oblige tout étranger à se rapprocher de l’ordre des architectes pour demander son agrément.

Ceux qui ont pris cette décision devraient d’abord questionner la corporation. Nous avons 1000 architectes qui sortent de l’université  chaque année et 6000 architectes professionnels sur le territoire national et les entreprises qui orbitent autour. Il y a également l’université, tout ce monde a son mot à dire.

Aujourd’hui, il a été annoncé que les honoraires du “trait” de Jean Nouvel seront pris en charge par la région île de France , en sous entendant que cela engendrera , un plan de charge conséquent pour 14 bureaux d’études et 1200 ouvriers, dont  les honoraires de ces 14 bureaux d’études seront assurés par l’état.  En réalité ces BET sont déjà à pied d’œuvre depuis plus de 3 ans, donc pourquoi ne pas faire plus simple en les impliquant directement sans pour autant donner le prestige de la signature à un étranger quel que soit sa nationalité.  

Concrètement, que signifie “revitalisation de la Casbah”?

Cela tend à maintenir l’essence même du monument historique et le réinstaller dans la vie active. Pour le cas de la Casbah cela signifie lui redonner de la vie en restituant le commerce comme le marché de Djamaa Lihoud, réinstaller les ateliers des artisans, les mosquées, donner de l’importance aux musées dans le circuit touristique, des maisons d’hôtes. En somme insérer la Casbah dans un tissu urbain continu avec le reste de la ville moderne, Ce qui a été fait et pensé depuis plusieurs décennies par plusieurs passages d’experts. Des études restées dans des cartons.

La réhabilitation de la Casbah est-elle aussi complexe au point de faire appel à des compétences étrangères ?

Avec 26 milliards de dinars, on peut révolutionner la Casbah grâce aux savoir-faire que nous avons ici. La Casbah c’est seulement 45 à 60 hectares. Ce n’est pas énorme.

À l’époque, responsable du premier établissement de réhabilitation et rénovation de la Casbah (OFIRAC) dont le siège était à “Dar El Hamra” dans les années 80, nous avons initié un plan de sauvegarde en faisant des ilots prioritaires. Chaque ilot comptait entre 50 à 100 maisons. Et on commençait la sauvegarde par les plus touchées par la dégradation.

Aujourd’hui, on peut faire la même chose: délimiter des îlots et les donner à des chefs de files algériens. Se rencontrer après quelques mois et exposer à la population ce qui a été fait, car la population a aussi un droit de regard. Ensuite créer une structure de recollement. Il y a bien sûr d’autres enjeux à prendre en considération. 

Avoir confiance en nos spécialistes du vieux bâti est la seule manière de fédérer les énergies actives et sortir ainsi des divisions qui frappent de plein fouet cette corporation. Il faut arrêter de prendre des décisions à huis clos pour la question de la réhabilitation et l’annoncer sous les feux des projecteurs en grande pompe sans en donner les détails liés à des missions bien définies ainsi que le budget alloué par poste d’intervention .

Comment la corporation peut s’unir pour contrer cette décision ?

Le Conseil de l’ordre des architectes doit convoquer une réunion d’architectes sur le problème. Il doit réunir les gens du métier pour une position ferme et des actions à mener. C’est avant tout son rôle premier. Les services de la wilaya en charge de ce dossier devraient logiquement s’y soumettre pour cette question sensible.

Mais aujourd’hui, il est malheureux de constater que la corporation est divisée et l’une des conséquence de la division des architectes et BET vient en partie de cette politique de confier au gré à gré certains projets de grandes envergures et stratégiques, et au “moins disant” pour les appels d’offres nationaux. Pourtant, cela devrait passer par des concours internationaux ou appels à manifestations d’intérêts.

La résultante est qu’une bonne partie souffre d’un plan de charge qui s’amoindrit chaque année les obligeant, pour certains, à mettre la clef sous le paillasson. Lorsque les décideurs intégreront l’idée qu’un architecte est un “maitre d’œuvre”, c’est-à-dire qu’il est le seul chef de file de son projet, en tant que projection intellectuelle, nous aurons fait le pas qui manque depuis 58 ans.