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21/09/2019 14h:37 CET | Actualisé 21/09/2019 14h:37 CET

Avortement, vous avez dit avortement?

"Combien de mortes? Combien de 'bébés poubelle' faudra-t-il encore pour que nous légiférions sur l’avortement?"

FADEL SENNA via Getty Images
Une manifestante tient une pancarte "Sortez de mon utérus" pendant une manifestation de soutien à la journaliste Hajar Raissouni, à Rabat, le 9 septembre 9, 2019.

SOCIÉTÉ - Il est étrange au Maroc de voir que tous les problèmes sociétaux ne se discutent qu’à la faveur d’un scandale médiatisé. Ce n’est que le temps de cet éclairage que nous prenons position haut et fort et dès que le buzz est retombé, nous retournons à notre train-train quotidien comme si le problème avait disparu de lui-même et qu’il ne se cantonnait qu’à ce cas unique.

On parle beaucoup en ce moment de l’avortement grâce à la médiatisation de l’affaire Hajar. Voilà une femme qui ne cachait pas ses convictions pour une religiosité stricte. Célibataire, elle se retrouve enceinte ce qui prouve qu’elle a commis le “pêché de chair hors mariage”. De plus, elle est accusée d’avoir avorté, ce qui est un second pêché et tout aussi illégal aux yeux du code pénal.

Le problème et le débat nécessaire sur l’avortement au Maroc pourrait être relancé par ce biais mais voilà, on en a fait autre chose.

D’un côté on utilise sa religiosité pour dénoncer le double discours des soi-disant tenants de la tradition voulant imposer leurs idées rétrogrades à l’ensemble de la population tout en s’exonérant eux-mêmes des règles qu’ils veulent imposer, et de l’autre on rappelle que Satan est partout, même dans nos rangs, et que c’est une raison supplémentaire pour durcir les lois.

D’un côté on argue de sa profession de journaliste pour dénoncer la collusion des médias avec certaines mouvances et de l’autre on crie au procès politique.

On étale les détails graveleux de ses frasques et d’un côté on se réjouit de ces détails sordides et de l’autre on crie à l’atteinte aux libertés individuelles en ne préservant pas un minimum d’intimité.

D’un côté on parle de la liberté de disposer de son corps pour la femme et de l’autre on hurle que c’est bien fait pour celle qui défend bec et ongles ces positions misogynes et rétrogrades qui l’ont conduite sur le banc des accusés.

Une fois de plus, on se perd dans l’immédiat et le sensationnel, pensant que lorsque l’affaire ne sera plus médiatisée, le problème de l’avortement disparaîtra.

Une fois de plus on se trompe et, plus grave encore, on se ment.

Car les avortements se pratiquent au quotidien malgré leur interdiction et les chiffres à ce sujet sont éloquents.

Que ce soit dans la grande bourgeoisie qui s’exile en Europe pour une plus grande discrétion.

Que ce soit dans la classe moyenne qui arrive péniblement à réunir un mois de salaire pour se faire avorter dans le cénacle des cliniques privées qui lui garantira un semblant d’anonymat et de sécurité sanitaire.

Que ce soit surtout dans la classe la plus pauvre en recourant à des “faiseuses d’anges” à coup d’aiguilles à tricoter, de potions ou de tout autre moyen plus ou moins hygiénique et avec de fortes chances de problèmes de santé graves. Ces femmes, lorsqu’elles n’ont pas la possibilité ou le courage, se retrouvent mères célibataires, soit la pire des conditions sociales au Maroc, les propulsant ainsi dans la caste des intouchables, rebus de l’humanité. Leur fragilité enverra les enfants nés de ces unions illégitimes dans les orphelinats, les rues des grandes villes pour y mendier et sniffer de la colle ou dans un quelconque bidonville et ils resteront à jamais des bâtards, sorte de sous humains avec des droits inférieurs...

Notre vision schizophrène de la sexualité doublée de cette obsession de la virginité, sans réelle éducation sexuelle ni dans le système éducatif ni dans les familles tant les tabous sont forts, que l’on lâche sur une population de femmes prêtes à tout pour accéder au statut de femme mariée et une population d’hommes prêts à tout pour assouvir leur pulsion quitte à mentir ou à forcer l’autre, implique un nombre incalculable de grossesses non désirées.

Alors je compatis pour Hajar en tant que femme même si je ne peux m’empêcher de penser en moi-même “je te l’avais bien dit que ces positions sont inadéquates dans notre monde moderne” et que sa position et son carnet d’adresses lui permettront peut-être de se remettre de cette épreuve. Mais je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces femmes du peuple pour lesquelles rien ne changera, qui continueront à être abusées et se retrouver dans des situations déplorables lors de ces avortements clandestins qui n’existent pas car aucun homme ou femme politique n’aura eu le courage de poser ce problème de la société marocaine sur la table et de trouver des solutions autres que le déni. Combien de mortes? Combien de “bébés poubelle” faudra-t-il encore pour que nous légiférions sur l’avortement?

Toutes, et je dis bien toutes les femmes marocaines ont eu recours à l’avortement un jour ou connaissent quelqu’un qui a avorté. Allons-nous envoyer la moitié de la population en prison pour cela?

Allons-nous faire quelques déclarations fracassantes? Allons-nous nous contenter de quelques pétitions qui ne seront pas prises en compte?

C’est vrai que les gens de rien ça ne compte pas, ça fait rarement une couverture médiatique et ça meurt en silence alors ne changeons rien, restons dans la tradition crasse et barbare et ratons une fois de plus le rendez-vous de la modernité et des libertés.