MAROC
23/07/2018 17h:51 CET

Aviation: pourquoi la RAM rame

En pleine saison estivale, la compagnie nationale traverse à nouveau une crise profonde.

Pool BENAINOUS/BENITO/DE MALGLAIVE via Getty Images

AÉRIEN - Mal aimée par les usagers qui la conspuent régulièrement sur les réseaux sociaux, mise sous pression par ses pilotes qui ont enclenché une grève du zèle sans précédent, l’avionneur national qui se rêvait en champion africain traverse à nouveau une crise profonde en pleine saison estivale, sous forme de “stress test” pour le PDG Abdelhamid Addou. Derrière le bras de fer que ce dernier livre au puissant syndicat des pilotes se cache en réalité une sourde bataille autour du modèle économique de la Royal Air Maroc, qui semble plus que jamais incertain.

Qui croire? Depuis près d’une semaine, la Présidence de la Royal Air Maroc et le puissant syndicat des pilotes, l’association marocaines des pilotes de ligne, se rejettent la responsabilité du conflit social en cours, qui a eu pour effet l’annulation de plusieurs dizaines de vols. Côté direction de l’avionneur, l’on affirme être en présence d’une grève, là où l’AMPL réfute tout mouvement de grève, tout en reconnaissant du bout des lèvres que la compagnie serait en sous-effectif. Résultat: des annulations de vols par dizaine du fait de la “grève du zèle” de la part des pilotes, à savoir une application au cordeau et dans toutes ses limites du règlement, ce qui permet aux pilotes de ne pas se présenter lorsqu’ils sont réquisitionnés, et donc, mécaniquement, de faire annuler des vols.

C’est un courrier au vitriol, signé par le PDG de la compagnie, Abdelhamid Addou, qui a semble-t-il mis le feu aux poudres et contribué à crisper les positions des uns et des autres. Dans cette missive au ton tranchant et alarmiste, largement reprise par les organes de presse, le patron de l’avionneur national a tout simplement mis dans la balance le développement de la compagnie face aux doléances des pilotes, qu’il juge “dogmatiques”. En clair, les requêtes de pilotes l’empêcheraient d’acquérir de nouveaux avions et de développer la compagnie, car sa marge de manœuvre financière serait substantiellement réduite et sa trésorerie lourdement impactée. Côté pilotes, l’on dénonce cette grille d’analyse, affirmant que leurs requêtes correspondent à une juste rémunération de leur niveau de mobilisation, qui frise les limites imposées par la réglementation en vigueur. Outre une revalorisation de leurs salaires – pourtant déjà très élevés par rapport aux autres compagnies- les pilotes de la RAM réclament pêle-mêle une réouverture de l’école de pilotage et le recrutement sans attendre de près de 100 pilotes additionnels.

Baptême du feu pour Addou

Pour le PDG de la compagnie, Abdelhamid Addou, qui a soigneusement évité les médias depuis sa nomination surprise en février 2016, cette confrontation fait figure de véritable baptême du feu, dans un contexte où la compagnie nationale est au centre d’une lutte d’influence entre le ministère du Tourisme, des Transports, ainsi que celui de l’Intérieur. Trois agendas parfois contradictoires avec lesquels doit composer cet expert du marketing qui, de son côté, ambitionne depuis plusieurs mois de convaincre l’exécutif de le laisser faire entrer un actionnaire pour l’aider à accélérer le développement de la compagnie. Pris en étau entre un ministre de tutelle, Mohammed Sajid, qui veut faire de la compagnie le bras armé du secteur touristique, et mis sous pression par des contraintes économiques lourdes qui pénalisent la RAM, Addou est confronté depuis plusieurs mois à une équation à plusieurs inconnues alors même que le climat social se dégrade a vue d’œil au sein de l’entreprise.

Contradictions dans le discours du PDG

Pour celui qui affirmait il y a moins de six mois que son objectif était de doubler la flotte à l’horizon 2020, le contenu du courrier adressé à l’AMPL sonne comme un aveu d’échec, Addou affirmant dans sa lettre que les “commandes d’avions prévues seront annulées car nous ne disposons pas des moyens financiers pour les acquérir”. Addou a-t-il dans son courrier volontairement grossi le trait afin de faire pression sur les pilotes et leur faire porter la responsabilité d’une réduction de la voilure de son plan stratégique, maintes fois annoncé mais jamais dévoilé? C’est ce que semble penser un certain nombre d’observateurs et de sources proches du dossier, consultées par le Huffpost Maroc, qui affirment que le bras de fer avec les pilotes serait en réalité un “poisson pilote” du Président de la RAM afin de faire passer un certain nombre de ses idées pour lesquelles il peinerait à rassembler des soutiens. 

Quel modèle économique?

Car derrière ce conflit se cache en réalité la question lancinante du modèle économique poursuivi par la Royal Air Maroc, et la question centrale de sa capacité à devenir l’une des premières compagnies africaines, à l’instar d’Ethiopian Airways. Bien que le PDG de la compagnie ait affirmé dans son courrier que la RAM a connu une “stagnation (…) depuis vingt ans”, dans ce qui sonne comme une charge directe à l’encontre de ses prédécesseurs, l’avionneur marocain a malgré tout réussi sa conquête du ciel ouest-africain et à se développer de manière substantielle, devenant même l’un des instruments de la stratégie de puissance du royaume et un emblème régulièrement mis en avant par les pouvoirs publics dès lors que la vocation africaine du Maroc est évoquée.

Toutefois, l’entreprise continue de souffrir d’un manque structurel de moyens pour se développer davantage, alors même que plusieurs pistes d’ouverture du capital ont été évoquées. Ce débat, ouvert dès 1999 sous la présidence d’un certain Mohammed Hassad, était censé trouver son épilogue en 2017. Las, vingt ans plus tard, la RAM n’a toujours pas tranché ce sujet majeur qui conditionne son développement futur. Si Addou a bien annoncé un partenariat renforcé avec Qatar Airways en 2016, pour l’instant, rien ne semble filtrer sur des mouvements capitalistiques à court terme, ce qui fait dire à certains observateurs du dossier que le conflit social actuel pourrait servir de catalyseur pour accélérer cette ouverture du capital de la compagnie à court terme. Affaire à suivre.