LES BLOGS
23/02/2019 10h:53 CET | Actualisé 23/02/2019 12h:39 CET

Avertissement: ce peuple mérite de vivre libre sur cette terre

Les jeunes Algériens l’ont fait. Ils ont permis au pays, en apnée face à des mois et des mois de l’affligeant spectacle des “cérémonies rituelles du cadre”, de prendre une grande respiration. Le pouvoir entendra-t-il l'avertissement?

Reuters

“Je ne sais pas comment l’expliquer mais je me sens plus léger. Euphorique presque. Merci les jeunes.” Sur sa page Facebook, l’architecte Achour Mihoubi résumait parfaitement dans la soirée du vendredi 22 février 2019 le sentiment général d’une fierté retrouvée après des mois et des mois de cérémonies du cadre humiliantes et insultantes pour l’intelligence des Algériens. Rien n’est joué, tout reste incertain, mais pourtant le pays semble s’être ébroué, réveillé, comme décidé à renouer avec l’ambition de la liberté et de la justice.

Les jeunes Algériens l’ont fait. Ils ont permis au pays, en apnée face à des mois et des mois de l’affligeant spectacle des “cérémonies rituelles du cadre”, de prendre une grande respiration. Cette société, d’une infinie patience, a fait savoir de manière éclatante qu’elle refusait l’humiliation qu’on essaie de lui infliger. Ni la crainte des dérapages, ni l’instrumentalisation des prêches, ni la peur entretenue d’un retour aux années noires n’ont eu raison de la volonté des jeunes Algériens: basta, barakat, yezzi!. Imposer un homme malade en fin de vie à un peuple jeune est tellement irrationnel que cela a fini par déborder. Au-delà de toutes les prévisions, à Alger et dans les autres villes.

Les tenants et les clientèles du régime, totalement dans leur bulle, n’ont rien vu venir ou alors ils ont fait la sourde oreille à cette fureur contenue qui ne trouvait que les réseaux sociaux pour s’exprimer. Les hommes du régime avaient le sentiment aussi qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent sans se soucier de ce que les Algériens pensent ou ressentent. Ils étaient tellement pris dans une partie surréaliste et grotesque qu’ils ont oublié, ainsi que le rappelle Ahlam Mostghanemi, que l’Algérien, “peut feindre de ne pas voir “ceux qui volent dans sa poche” mais il ne supporte pas que “ l’on se moque de son intelligence et que l’on porte atteinte à sa dignité”. Voir en effet les Ghoul and co parler avec une évidente effronterie au nom du peuple est un affront, l’expression d’une arrogance des zélateurs qui se croient du bon côté du manche.

Oui, les jeunes Algériens ont marché. Ils sont venus après la prière du vendredi, de ces mosquées où les imams ont été instruits de les dissuader et de leur rappeler les bienfaits de la “stabilité”. Ils sont venus des quartiers populaires, ceux que l’on craint car ils sont en mesure de changer la donne. Ils ont réussi un octobre 1988 sans casse.

Que va faire le pouvoir? Sans doute perdre du temps à chercher un complot qui n’existe pas et à identifier ces “mystérieux” auteurs de l’appel à la manifestation du vendredi. Ou à se lancer dans des contre-manifestations pour le cinquième mandat. Et encore une fois, le régime et ses hommes, rateront l’essentiel, l’avertissement envoyé à nouveau de manière pacifique par la jeunesse algérienne : vous faites fausse route. Il est temps d’écouter, de sortir de la bulle, de ne pas réduire le pays aux clientèles d’un système déjà qualifié de “pourri” par un président en exercice, Liamine Zeroual.

Tous les appels à un changement ordonné lancés par des personnalités ou des opposants ont été ignorés, aujourd’hui c’est dans la rue qu’une grande partie de l’Algérie le demande. Le 22 février n’est pas une révolution mais c’est le constat, dans la rue, que le discours de la peur, de la surenchère nationaliste ne tient pas la route devant l’évidence: il faut sortir de ce système qui favorise les prédateurs et les laudateurs au détriment de l’effort et de l’intelligence.

Un système qui a fini par croire que les Algériens n’existent pas et que les sigles vides et les bruits des laudateurs sont suffisants pour donner l’illusion. Un système qui a fini par oublier l’histoire. Les Algériens ont payé très cher leurs tentatives de changements mais vendredi ils ont dit qu’ils ne sont pas prêts de s’accommoder de l’offre qui leur est faite pour le 18 avril.

Ce système a oublié que les Algériens forment un peuple patient mais qui ne s’accommode pas indéfiniment de l’oppression, de l’injustice et de l’atteinte à la dignité. Ce peuple dont le sens politique s’est forgé au coeur d’une longue patience, dans l’épreuve atroce de la guerre intérieure et dans l’absence des ”élites”, ce peuple-là, sur cette terre, mérite de vivre. Ecoutez l’avertissement : c’est sérieux.