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27/08/2019 11h:06 CET | Actualisé 27/08/2019 11h:06 CET

Avec un candidat homosexuel à la Présidentielle, la Tunisie fait-elle sa révolution sexuelle?

Pour la première fois dans le monde arabo-musulman, un candidat homosexuel, Mounir Baatour, a osé se présenter à l'élection présidentielle. En Tunisie, l’homosexualité est punie de trois ans de prison et à peine 7% de la population estime que l’homosexualité est “acceptable”.

FETHI BELAID via Getty Images

Le 15 septembre se tiendra l’élection présidentielle en Tunisie, l’une des seules démocraties du monde arabe. Pour la première fois dans le monde arabo-musulman, un avocat homosexuel de 48 ans, Mounir Baatour, a osé déposer sa candidature. Un symbole très fort dans un pays où l’homosexualité est punie de trois années de prison comme dans tout le Maghreb. Presque neuf ans après la révolution de jasmin, la Tunisie a-t-elle fait sa révolution sexuelle? Rien n’est moins sûr. 

Je reviens de Tunis. Trois années à observer les amoureux, à les voir se cacher dans les endroits les plus inattendus comme cet escalier d’une centaine de marches qui descend à la plage à Sidi-Bou Saïd, joli village perché à quinze kilomètres du centre de Tunis. Garçons et filles se tiennent par la main, esquissent un baiser, certains, on le voit, semblent être pressés, le désir est là. D’autres se cachent dans les parcs, les voitures, toujours inquiets cependant que la police vienne les découvrir. Car en Tunisie, un simple baiser, ou un geste de tendresse trop appuyé entre deux personnes non mariées peut conduire en prison pour “attentat à la pudeur” ou “atteinte à la morale publique” au nom des articles 226 et 226 bis du code pénal tunisien. Dans cette jeune démocratie en construction, le mariage est toujours le sésame d’une vie sexuelle libre et la virginité sacralisée. Avant l’été, lorsque vient la saison des mariages, les gynécologues voient affluer dans leurs cabinets les futures mariées pour demander une “reconstruction de l’hymen”. Une opération d’hyménoplastie, “pour un hymen tout neuf” qui donnera le change le jour du mariage. Pour la sociologue tunisienne Raouda El Guedri, “le corps des femmes reste encore aujourd’hui la propriété des hommes”. 

Je reviens de Tunis et j’ai rencontré aussi ceux qui n’ont pas le droit à l’amour. Lesbiennes et homosexuels se terrent, victimes d’une homophobie partagée par une grande partie de la société, de toutes tendances, islamistes comme modernistes. Ils risquent jusqu’à trois années de prison selon l’article 230 du code pénal qui punit “toute relation sexuelle entre personnes du même sexe”. Dans la rue, les homosexuels sont régulièrement agressés ou insultés; une centaine seraient condamnés tous les ans selon l’association Shams qui défend les droits des homosexuels en Tunisie. Ils subissent aussi le “test anal”, un examen sensé prouver la sodomie, qui n’a cours que dans 8 pays au monde dont la Tanzanie et l’Ouganda. Cet examen, effectué par des médecins légistes sur réquisition judiciaire est particulièrement humiliant et souvent vécu “comme un viol”.  Le Comité des droits de l’Homme de l’ONU l’a qualifié “d’acte de torture”.

Dans ce contexte répressif, la candidature de Mounir Baatour, qui a osé se présenter à l’élection présidentielle, est très courageuse et symbolique. Cet avocat de 48 ans a vécu dans sa chair l’enfer de la répression des homosexuels en Tunisie. En 2013, Il a déjà passé quatre mois en prison pour “sodomie”, après avoir été dénoncé par un gardien dans un grand hôtel de Tunis, alors qu’il venait tranquillement profiter du SPA avec son petit ami. Il a été enfermé dans ce que l’on appelle ici “le pavillon des lions”, le nom officieusement donné au secteur réservé aux homosexuels dans les prisons tunisiennes: 12 mètres carrés pour 6 détenus par cellule. “Outé” publiquement, il a été menacé de radiation par l’ordre des avocats, ses clients se sont envolés tout comme nombre de soutiens. Son petit ami, 17 ans à l’époque, a été frappé, insulté par les policiers qui ont réussi à lui faire avouer son homosexualité alors qu’ils n’en avaient aucune preuve. Le jeune homme a subi le test annal et écopé de quatre mois de prison en première instance. Un juge, islamiste, lui a lancé “comment oses-tu? Au lieu de faire la prière le vendredi, tu donnes ton cul”. En appel, le jeune homme a finalement été relaxé. Mais cet épisode l’a traumatisé: il a arrêté ses études, perdu ses cheveux, vécu dans la peur pendant un an en attendant son verdict. Ses parents n’étaient pas au courant: “mon père m’aurait tué”.

Depuis cette terrible histoire, Mounir Baatour, l’avocat, d’ordinaire discret sur sa vie privée, est devenu un des défenseurs les plus virulents de la cause homosexuelle en Tunisie. L’un des seuls qui ose s’afficher, parler à visage découvert aux médias, aide une vingtaine d’homosexuels condamnés à fuir le pays chaque année. Il a créé l’association “Shams” (soleil en arabe) en 2015 et a même été à l’origine d’une radio gay, diffusée sur internet, la première et la seule du monde arabe. J’ai assisté à son lancement en décembre 2017. Un moment d’euphorie, mais dès le lendemain, Mounir et l’équipe de Shams, ont reçu 4500 menaces de mort. Un imam les a aussi accusés de “terrorisme sexuel” et menacé de mettre le feu à leur local. 

Il suffit de promener son micro dans les rues de Tunis pour comprendre à quel point l’homophobie est bien ancrée dans la société tunisienne. Selon un sondage réalisé par la BBC au mois de juin, à peine 7% de la population tunisienne estime que l’homosexualité est “acceptable”. L’idée de l’homosexualité comme “haram” -péché- est intégrée par nombre de Tunisiens, “qui ont une lecture rigide du Coran” comme l’explique l’islamologue Olfa Youssef. Cette universitaire reconnue affirme que rien dans le Coran n’affirme clairement l’interdit de l’homosexualité. Pour cette lecture moderne et libérale du texte sacré, Olfa Youssef est régulièrement menacée de mort et vit sous protection policière 24h sur 24 depuis 6 ans. 

Le 14 août, la candidature de Mounir Baatour qui se présente sous l’étiquette du “Parti libéral” et prône entre autres de plus grandes libertés individuelles a été rejetée par l’ISIE (l’Instance Supérieure pour les Élections), mettant en cause ses parrainages alors qu’il dit en avoir rassemblé 19.500 –il en faut au moins 10.000. L’ISIE a recalé 71 candidats et en a validé 26. Estimant que cette décision n’est pas motivée, Mounir Baatour a immédiatement saisi le tribunal administratif de Tunis pour un recours et aura une réponse le 31 août. S’il le faut, il ira jusqu’en cassation.

L’avocat sait qu’il n’a aucune chance d’être élu mais il ne veut rien lâcher car il estime “que cela ne va assez vite sur le terrain des mœurs”. Par exemple, le texte proposant l’égalité dans l’héritage est encore devant le parlement et semble enterré. Il craint plus que tout le retour des islamistes au pouvoir et le conservatisme d’une société qui oscille en permanence entre des vents contraires: entre une libéralisation des mœurs sur le modèle occidental et un repli conservateur et religieux. En Tunisie, la révolution sexuelle n’a pas encore eu lieu. Mounir, comme la jeunesse aujourd’hui, veut encore y croire.

Le livre “L’amour interdit: Sexe et tabous au Maghreb” paru aux éditions Archipel de Michaëlle Gagnet est disponible en librairies.