MAROC
02/02/2019 09h:36 CET

Avec son album "Poetic Trance", Aziz Sahmaoui veut construire un pont entre l'Afrique et le monde

Ce nouvel album mêle sons jazzy, rock et rythmes traditionnels africains.

Aziz Sahmaoui/Site officiel

MUSIQUE - Maître de la fusion, passionné de jazz, fidèle à ses racines marocaines et aux rythmes ancestraux africains, Aziz Sahmaoui revient avec un troisième album, “Poetic Trance”. Dans les bacs depuis le 25 janvier, il a déjà fait l’objet d’un premier concert au New Morning à Paris, la semaine dernière. Le 9 février, le chanteur sera cette fois-ci sur la scène du Studio des Arts Vivants à Casablanca avec son groupe University of Gnawa, pour présenter ce nouvel opus. “C’est un album live, qui vit, avec ses imperfections. Mais c’est ça la vie aussi”, lance l’artiste qui s’est confié au HuffPost Maroc sur la genèse de cet album, les thèmes qu’il aborde et son travail d’artiste-poète. Entretien.

HuffPost Maroc: Quel a été le processus de création de cet album? 

Aziz Sahmaoui: C’est arrivé comme ça, dans l’espace du temps. Vous vous baladez, une idée arrive et vous la notez sur un bout de papier. Le soir elle grandit, et au milieu de la nuit, l’envie d’enregistrer vous prend subitement. Les morceaux se construisent de cette façon, pas forcément de manière régulière. Il y a une expression que j’aime bien: “le poète dort, le poète travaille”. On travaille sans cesse. Il y a ce rythme en nous qui tourne tout le temps, comme une machine qui marche 24h/24. Ensuite, ce sont les événements qui font qu’on embellit l’idée avec les couleurs du printemps, de l’automne ou avec la chaleur de l’été. Le morceau prend alors place. Parfois, l’inspiration vient en travaillant. Je vais jouer un peu sur mon piano, mon n’goni, ma guitare ou mon mandole, passer d’un son à un autre. Et c’est comme ça que l’on crée un album.

Que souhaitez-vous transmettre à travers cet album?

J’aime mettre en valeur l’Autre, je m’adresse à lui comme si je m’adressais à Dieu. C’est magnifique de pouvoir partager notre travail, nos petites idées, notre musique, avec un large public. Et c’est beau quand le public est réceptif. Il n’est pas dupe: il voit cet amour en nous, il voit cette envie d’aller vers lui et il voit qu’on s’accroche pour chercher une note ou la justesse, et ça lui fait plaisir. Ce sont des raisons pour activer un lendemain meilleur, pour se rapprocher de l’Autre, pour aller au-delà de ces frontières tout autour de nous, qui parfois séparent les familles, les amis, les frères. Nous souhaitons construire un pont aussi entre l’Afrique et l’Europe, entre l’Afrique et le monde. C’est ce que nous sommes en train de faire particulièrement avec cet album. Le but était enfin de présenter un nouveau son, une nouvelle musique. En passant du rock au jazz et à la musique traditionnelle, on adoucit la dureté du monde.

Quels thèmes abordez-vous dans votre album et pourquoi?

Le premier titre de l’album, “Janna Ifrikia” (“Paradis africain”), chante la beauté de l’Afrique, avec ses richesses, ses couleurs, sa diversité. Elle attire aussi le regard de l’autre, les convoitises. Tout le monde s’intéresse à l’Afrique parce qu’elle est belle, mais parce qu’elle est riche aussi. J’aborde aussi le thème de la peur dans le titre éponyme. Nous avons peur de tout, de l’amour, de sortir, de l’autre, de l’inconnu. Le morceau dénonce cette crainte, cette peur qui paralyse et qui scotche. Dans “Nouria”, qui mêle des airs hassanis, sahraouis, touerguis et amazighis, on chante M’hamid El Ghizlane, le désert marocain, ses dunes magnifiques, cette magie qui sort de nous. Nouria, c’est la lumière qui se balade entre les dunes, qui descend de Ishtar, la déesse de l’amour et de la fertilité. Elle fascine tout le monde, même la nature chante sa beauté.

Comment vos racines marocaines et vos liens avec le continent africain influencent-ils votre musique?

Nous sommes aujourd’hui tous amenés à vivre au quotidien plusieurs cultures en même temps, et donc plusieurs mélodies. C’est une vraie richesse musicale. Je suis marocain, entouré d’artistes africains, mais j’ai un langage propre à moi, avec lequel je m’exprime. Ce langage a “groové” et attrapé d’autres musiciens dans les sphères du jazz, par exemple. J’ai pu m’installer au sein d’une très bonne formation musicale avec mon langage, et il y a eu un échange. Le swing du jazz m’a attrapé. Mais quand j’étais jeune au Maroc, j’écoutais Neil Young, Crosby, Dire Straits, les Pink Floyd, les Beatles, les Rolling Stones, en plus de notre culture musicale marocaine. Tout cela m’a enrichi.

Votre album s’intitule “Poetic Trance”. Vous nous avez parlé de votre travail de poète, mais que représente pour vous la transe?

C’est ce qui nous arrache au sol, qui fait qu’on sort de soi-même, jusqu’à s’évanouir. C’est ce corps malade qui a besoin de se taper, de crier, de tomber et de se faire mal parfois. C’est un phénomène social aussi, dû à une société dure, à une vie difficile. Cette expression n’est pas seulement mystique, elle peut avoir d’autres origines, comme un mal-être. Chez nous, la transe est dans la peau, dans le rythme, dans la vitesse, dans l’appel du tambour. Elle est aussi dans la douceur. Quand vous écoutez un morceau comme “Nogcha”, on retrouve cette lenteur qui est une sorte de transe. Enfin, la transe est dans le mot, la métaphore. Choisir le mot qui convient, le mettre à la place qu’il faut, ne pas l’étirer ou le froisser, pour qu’il donne le maximum de son sens.