MAROC
20/06/2019 10h:18 CET | Actualisé 20/06/2019 12h:44 CET

Avec sa première production arabe, "Jinn", Netflix peint le portrait maladroit d'une jeunesse émancipée au Moyen-Orient

Le HuffPost Maroc est allé à la rencontre des réalisateurs et acteurs de cette série qui a suscité une vive polémique en Jordanie.

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SÉRIE - De Amman la Blanche à Petra la Rose, cité millénaire, “Jinn”, la toute nouvelle production du géant américain Netflix, nous entraîne dans le quotidien d’une bande d’adolescents presque ordinaires... à un détail près: ils sont chasseurs de “djinns” (esprits bienfaisants ou maléfiques, ndlr). Dans cette quête effrénée du bien contre le mal, le registre du surnaturel sert surtout de prétexte pour aborder, très timidement, des thématiques plus réalistes et ancrées dans la vie des ces ados jordaniens: l’amour naissant, l’amitié et le passage à la vie adulte. 

Pour sa toute première production arabe, Netflix n’a pas lésiné sur les moyens pour offrir au public du Moyen-Orient (et au monde) une série jusque-là inhabituelle dans le paysage audiovisuel régional, et pour combler le manque de contenu local qui a freiné Netflix dans sa conquête arabe. Surfant sur la vague du surnaturel et du “teen-movie”, “Jinn” suit la vie d’un groupe de lycéens confrontés à deux puissants et mystérieux djinns relâchés dans la nature. L’un souhaite mettre à mal l’humanité et sème la zizanie dans le quotidien de ces jeunes des beaux quartiers d’Amman, jusqu’à en pousser certains dans leurs retranchements. L’autre veut faire régner la justice, l’ordre et le bien.

Ces créatures de la mythologie arabe et pré-islamique fascinent et façonnent l’imaginaire et les croyances populaires, et Netflix l’a bien compris. “Dans le monde arabe, la mythologie des djinns est probablement la plus mystérieuse et la plus proéminente. Même si elle est millénaire, notre culture en est toujours imprégnée, donc pourquoi pas l’intégrer au quotidien d’une bande d’adolescents dans un Amman moderne? On s’est demandé ce qui se passerait si on mixait le surnaturel à la vie plutôt normale de ces jeunes qui ont des déboires amoureux, des petits soucis de tous les jours”, explique l’un des réalisateurs, l’américano-jordanien Amin Matalqa, au HuffPost Maroc, lors d’une rencontre en Jordanie organisée pour l’avant première de la série.

Si la production est sous l’égide des Américains, le canevas est arabe mais emprunte des codes très occidentaux, bien que les réalisateurs et les producteurs exécutifs s’en défendent. “Cette série est avant tout une opportunité pour montrer une vision intéressante de certaines réalités et comment la jeunesse d’Amman fait face aux problèmes contemporains”, insiste le réalisateur. Pourtant dans “Jinn”, les héros suivent quasi tous les commandements du “american high-school drama”: ils fréquentent un lycée huppé de la capitale, fument, boivent de l’alcool, profèrent des injures, contestent l’autorité parentale, fuguent, se touchent, s’embrassent. 

Des personnages américanisés

L’héroïne principale Mira, portée à l’écran par Salma Malhas, sort avec Fahed, bad boy riche, populaire et respecté de l’école américaine qu’elle n’hésite pas à recadrer à la moindre occasion, usant d’un “girl-power” controuvé et peu convaincant. On saluera toutefois le message positif qui appelle au consentement sexuel, dans une scène où elle se refuse à son petit-ami, au beau milieu de la nuit lors d’une fête improvisée dans les ruines de Petra. Marquée par la disparition de sa mère et de son frère, elle vit avec un père aimant à qui elle reproche un manque d’autorité. Son existence sera chamboulée par l’arrivée de Keras, un djinn prisonnier dans le corps d’un jeune bédouin, qui lui confiera la très haute mission de “sauver l’humanité”. 

Face à elle, Yassin, souffre-douleur des têtes dures du lycée, est un garçon écorché vif qui vit avec une mère irresponsable mariée à un homme vulgaire et violent. De nature sensible et réservé, il semble endosser un costume bien trop grand pour lui: celui de l’enfant adulte à la place de l’adulte. “Yassin est un outsider. Nous avons tous vécu des situations difficiles avec des camarades pas très sympas à l’école. Il représente tout ces jeunes qui se font martyriser au lycée, chez eux, dans la vie de tous les jours. A travers ce personnage, il s’agit surtout de dire aux gens confrontés à ce genre de situation qu’il ne faut pas hésiter à demander de l’aide quand ils en ressentent le besoin. Et surtout, faire comprendre aux harceleurs en tout genre que leurs actions, même les plus minimes à leur yeux, peuvent entrainer de lourdes conséquences”, nous explique Sultan Alkhail, l’interprète de Yassin.  

Alors qu’il se retrouve coincé dans une caverne à Petra, après avoir été humilié par ses camarades, il est sauvé in extremis par Vera, une mystérieuse étudiante un peu bad ass qui, très vite, va l’envoûter et le faire basculer vers les forces maléfiques. “A vrai dire, je n’aime pas imaginer mon personnage comme le méchant de la série. C’est plus profond que ça. Vera a du bon en elle, elle est du côté des victimes et essaye d’aider Yassin à se venger de ceux qui lui font du mal, d’obtenir justice pour lui. Même s’il est vrai qu’elle a usé de la violence et eu des comportements regrettables”, reconnait Aysha Shahaltough, jeune star montante de la série.

Avec de tels personnages, qui sont de l’ordre du politiquement correct dans l’univers des séries occidentales, il sera toutefois très compliqué pour une partie du public arabe de s’identifier à eux. En Jordanie, pays de tradition anglophone où de nombreuses institutions internationales et privées sont établies, seul un faible pourcentage de jeunes fréquente ces établissements hors de prix, souvent sur les hauteurs de Amman, loin du centre ville bouillonnant. Pour créer les personnages de la série, l’équipe a sondé une centaine d’adolescents de ces écoles sur les sujets qui les intéressent. “C’était surtout de l’ordre de l’amour, de l’amitié, des soirées entre potes, la relation avec les parents”, nous indique un des producteurs exécutifs, Elan Dassani. 

Les acteurs, qui ont fréquenté pensions et autres écoles de renom, le reconnaissent toutefois: cette série ne représente pas la vie de tous les jeunes d’Amman, seulement un petit nombre de privilégiés. “C’est très similaire à l’école où j’ai été, réputée mais avec tout de même un brassage social entre des très riches et des gens de la classe moyenne supérieure”, ajoute pour sa part Amin Matalqa. 

Scènes “obscènes et offensantes” 

À l’avant première de “Jinn”, où le tout-Amman s’est déplacé pour voir les premières heures de la série, les réactions étaient mitigées. Certains prédisent un succès, d’autres, plus frileux, craignent des réactions très conservatrices à l’échelle locale mais aussi régionale. Pour les créateurs et producteurs exécutifs Elan et Rajeev Dassani, deux Américains, il s’agissait surtout de faire une série proche de la réalité et authentique, avec des personnages qui se comportent à l’écran comme dans la vie de tous les jours. Même s’il reste peu probable que des lycéens puissent organiser, dans la vraie vie, une soirée clandestine et boire des shots de vodka autour d’un feu de camp, dans les ruines très protégées et surveillées de Petra. 

“Nous sommes tout à fait conscients que la série comporte des scènes qui pourraient être perçues comme très controversées mais c’est un risque à prendre. C’est la réalité de beaucoup d’adolescents mais ces scènes peuvent choquer car elles sont absentes dans beaucoup de films et séries télévisées locales”, poursuit Rajeev Dassani. 

La présence d’alcool, de drogue, de scènes aux contenus violents et l’emploi d’un vocabulaire grossier à l’écran aurait pu susciter une grosse polémique mais ce sont deux scènes de baiser, furtifs et innocents, qui vont agiter le spectre des sanctions sur la série. Quelque temps après sa mise en ligne, le 13 juin dernier, un procureur jordanien a demandé à la division chargée de la lutte contre la cybercriminalité, attachée au ministère de l’Intérieur jordanien, de mener une enquête sur ces quelques secondes à l’écran où Mira embrasse non pas un, mais deux garçons différents. Des séquences “obscènes et offensantes” pour ce juriste qui a sommé les autorités compétentes de prendre “les mesures nécessaires immédiatement pour arrêter l’émission”, rapporte The Jordan Times

Dans la foulée, la Commission des médias jordanienne s’est fendue d’un communiqué où elle indique n’avoir aucun contrôle sur la production de la série et que son rôle en tant que censeur d’État ne s’appliquait pas aux plateformes de diffusion en continu. D’autre part, la Royal Film Commission (RFC), organe étatique, a elle aussi affirmé, par le biais d’un tweet, ne pouvoir rien sanctionner.

“Toute cette polémique et cet intérêt pour les événements d’une série qui n’est pas un documentaire sont une source d’énergie gaspillée par de nombreux Jordaniens, au lieu de chercher des solutions aux véritables problèmes du pays. Respectons les gens et leurs différences, car la Jordanie a de la place pour toutes les catégories, croyances et modes de vie, aussi longtemps qu’ils sont pacifiques. Assez!”, a écrit le prince Ali Al Hussein, président de la RFC et membre de la famille royale jordanienne.

Dans plusieurs tweets, de nombreux internautes dénoncent une série qui fait la promotion de la magie noire, incite à la débauche et met en scène des personnages particulièrement “vulgaires et non représentatifs de la jeunesse du pays”. D’autres s’en prennent même aux acteurs à coup d’insultes et de menaces ce qui a poussé Netflix Middle East a réagir au tollé sur Twitter, qualifiant cette polémique de “vague d’intimidation”, ajoutant que le show traitait de “thèmes universels” qui “peuvent être considérés comme provocants”. 

“Notre position a toujours été axée sur la diversité et l’inclusion. Nous travaillons donc pour fournir un espace sécurisé à tous les amateurs de séries et de films de la région”, insiste la plateforme. 

Pour l’heure, si la polémique se poursuit sur les réseaux sociaux entre partisans d’une Jordanie conservatrice et défenseurs des libertés individuelles et de la jeunesse, et que le retour de “Jinn” pour une seconde saison semble incertain, Netflix prouve que la fameuse “parabole du moucharabieh”, soit l’art de dissimuler pour apparaître à son avantage et protéger une hypocrisie sociale exacerbée, a encore de beaux jours devant elle dans les pays arabes. La plateforme américaine offre, au passage, une belle publicité à l’office du tourisme jordanien.