MAROC
31/07/2019 12h:13 CET

Avec "Midsommar", enfin un film d'horreur qui se passe en plein jour

Après le succès d'"Hérédité", Ari Aster revient au cinéma avec un film d’horreur très différent. Cette fois-ci, le cauchemar se déroule en plein jour.

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CINÉMA - “Midsommar” est une élégie inquiétante. À 32 ans, le réalisateur Ari Aster, révélé l’an dernier par le film indépendant “Hérédité”, offre avec son deuxième long-métrage au cinéma ce mercredi 31 juillet un mélange pervers de terreur et de comédie noire qui plonge les personnages (et le public) dans un état d’hébétude.

Le rassemblement païen aux airs de carnaval macabre qui sert de décor principal à l’histoire semble s’étirer en une transe sans fin, où le temps et l’espace n’ont plus de sens. Dans cette contrée où le soleil ne se couche jamais, l’ambiance est lumineuse mais teintée de claustrophobie. Et puis, soudain, tous nos sens sont en éveil, pris dans une montée de tension continue jusqu’au délire cathartique final. Parfois, il faut se laisser gagner par l’engourdissement pour mieux ressentir les choses.

ATTENTION SPOILERS

Cet article contient des spoilers 

Vous êtes vraiment sûr de vouloir savoir?

Alors, c’est parti. 

“J’adore les films d’horreur”

Dani, une étudiante jouée par l’actrice britannique Florence Pugh (“The Young Lady”, “Une famille sur lering”), en fait l’expérience en direct. Encore sous le coup du décès inattendu de sa sœur et de ses parents, elle accompagne son petit ami (Jack Reynor) et deux copains à lui (William Jackson Harper et Will Poulter) dans un village suédois pour se documenter sur un festival qui se tient tous les 90 ans lors du solstice d’été.

Leurs hôtes aux cheveux blonds vivent tous ensemble dans la bourgade agricole d’Hårga. Leur quotidien est rythmé par des coutumes anciennes qui, bizarrement, ne les empêchent pas de regarder Austin Powers. Alors que Dani et ses compagnons de voyage passent lentement du statut d’observateurs à celui de participants, les choses prennent une tournure sombre sous un soleil éclatant: abus de substances psychotropes, effroyables plongées suicidaires, rituels sexuels d’un autre temps... Autant de choses insupportables pour un couple qui se délite.

“J’adore les films d’horreur”, dit le réalisateur au HuffPost, qui revendique son attachement à un genre cinématographique qui compte son lot de fans irréductibles. “Mais je crois aussi que si vous vous attendez à ce que ‘Midsommar’ en reprenne les codes, vous serez déçu. Il est conçu comme un conte de fées macabre. S’il fait de l’effet, ça sera dans ce registre-là. Il contient des éléments terrifiants, il est sombre, mais avec bien plus d’ironie que dans ‘Hérédité’”.

William Jackson Harper, Will Poulter, Florence Pugh et Jack Reynor dans
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William Jackson Harper, Will Poulter, Florence Pugh et Jack Reynor dans “Midsommar.”

Ceux qui ont vu “Hérédité” attendront peut-être un retournement de situation qui ne vient jamais. Si “Midsommar” réserve une surprise, c’est surtout par son scénario sans détours. Selon le réalisateur, cette deuxième œuvre est “un film sur la rupture” autour d’un petit ami médiocre. Pas un monstre, juste un exemple banal de pauvre mec. Vous savez, celui qui met de la distance mais sans trop le montrer pour ne pas vexer.

Traditionnellement, le cinéma d’horreur verse dans la misogynie décomplexée, mais “Midsommar” met en avant les femmes sans chercher la polémique, Ari Aster n’ayant pas eu pour objectif de concevoir une parabole féministe. C’est justement le point fort de “Midsommar”: réussir à faire passer un message important sans le clamer haut et fort.

“Il n’y a rien de politique dans cette histoire”, déclare-t-il. “Les choses se sont juste imposées à moi. J’ai mis beaucoup de moi dans le personnage de Dani. Elle m’a permis de traduire beaucoup de choses que je ressentais et que je vivais au moment de l’écriture du scénario, et j’ai pensé qu’une femme ferait un bon protagoniste. Je n’ai jamais douté que c’était le bon choix pour ce film.”

“L’impulsion pour ce film a été mon envie de me sortir d’une crise”

Le cinéaste a écrit le scénario de “Midsommar” il y a quatre ans, au moment où la décennie de renaissance du cinéma d’horreur s’attachait aux personnages féminins, comme dans “Mister Babadook”, “Conjuring: Les Dossiers Warren” ou “The Witch”. Une société de production suédoise, séduite par le scénario d’“Hérédité” (alors encore dans les cartons), lui a proposé d’adapter une histoire de touristes tués lors d’une fête scandinave du solstice d’été.

Il a d’abord refusé, ne voyant pas l’intérêt d’écrire sur un sujet qu’il n’émanait pas de lui. Mais il traversait à ce moment-là une rupture douloureuse et avait besoin de canaliser son angoisse dans un projet créatif. Il a donc décidé de s’approprier l’idée de départ en racontant une relation amoureuse condamnée à l’échec.

“L’impulsion pour ce film a été mon envie de me sortir d’une crise, puis d’une impasse émotionnelle, à travers l’écriture”, confie-t-il. “J’adore le cinéma d’horreur, je l’ai dans les tripes, même si je suis lassé des archétypes du genre. Pourtant, ils sont si profondément ancrés en moi que je suis content de pouvoir dialoguer avec eux d’une manière qui me semble stimulante. Il y a un côté stratégique, et un côté extrêmement personnel.”

Ari Aster à l’avant-première de “Midsommar”, le 24 juin à Los
FRAZER HARRISON VIA GETTY IMAGES
Ari Aster à l’avant-première de “Midsommar”, le 24 juin à Los Angeles.

Ça change de voir un réalisateur qui se projette autant dans un personnage féminin, et de voir dans son travail une remise en question les rapports de séduction hétérosexuels contemporains.

Après le prélude lyrique sur lequel s’ouvre le film, Dani et Christian arrivent en Suède, où elle commence à lui trouver toutes les excuses possibles et imaginables pour ses petites marques de froideur. Il ne l’a informée de ce voyage qu’à la dernière minute, mais elle a tellement envie d’éviter les crises dans sa vie qu’elle finit par lui présenter elle-même des excuses, au lieu de lui en demander.

Les copains de Christian n’ont pas envie que Dani soit du voyage et il est clair qu’aucune solidarité ne les protégera des terreurs qui les attendent dans cette petite communauté tout de blanc vêtue, où l’on distribue des hallucinogènes comme des petits fours. La réalité parallèle où sont plongés ces touristes est le décor idéal d’un amour voué à l’échec, un lieu où l’on ne peut rien cacher.

Mourir est une joie

Sous un soleil omniprésent, Ari Aster confirme son savoir-faire. En longues prises d’une remarquable élégance, il fait tourner la caméra autour du village et filme les responsables de l’entretien de la pelouse qui marchent à reculons dans un mouvement hypnotique, un ours en cage (sans autre explication) et les temples sacrés pleins d’images macabres qui marquent le périmètre. Seules quelques-unes des traditions sont expliquées, mais on peut compter sur les copains de Christian – archétypes de l’Américain de base –pour tout faire foirer (on les avait pourtant prévenus de ne surtout pas pisser sur l’arbre ancestral).

Une fois qu’ils sont punis, Dani se lance dans un concours de danse euphorique destiné à couronner la reine de mai, dont le principal avantage consiste à ne pas finir sur la liste des victimes des festivités. Mieux encore: c’est elle qui choisira la victime finale.C’est dans ce dénouement que réside la gravité de “Midsommar”. Pour ces Suédois, mourir est une joie. Leur vie entière est construite autour de l’idée qu’ils l’abandonneront à l’âge de 72 ans, dans une espèce de sacrifice exubérant.

Ces meurtriers et marchands de mort ne sont pas avares en sourires et en beaux discours sur “la communauté”. Quand Dani gagne le pouvoir à force de farandoles, Christian devient un objet mis à la disposition des matriarches, offrant un contre-pied aux schémas atroces auxquels on est habitué, où ce sont plutôt des salauds qui avilissent les corps des femmes ou les rendent folles.

Entraîné par une villageoise, sous l’effet de puissants opiacés et d’un sortilège d’amour, Christian pénètre dans un temple où, complètement nu, il s’unit à une femme en âge d’enfanter. Les habitants d’Hårga ont besoin de repeupler la communauté et Christian offre un bon moyen d’éviter l’inceste. Une douzaine de femmes nues planent au-dessus de lui en chantant et en se caressant dans un rituel quasi orgiaque qui met la puissance féminine à l’honneur,dans une sorte d’“Eyes Wide Shut” en plein soleil.

Christian n’a jamais accordé à Dani l’attention qu’elle mérite. Désormais, ces femmes l’obligent à se rattraper. Lorsque Dani découvre à la dérobée ce qui se passe, juste avant le début du concours de danse, le sort de Christian est scellé.

Jack Reynor et Florence Pugh dans
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Jack Reynor et Florence Pugh dans “Midsommar.”

Le réalisateur s’est beaucoup inspiré de traditions existantes, puisant dans l’histoire européenne, la mythologie nordique, Le Rameau d’or (une étude comparée de la mythologie et de la religion de James George Frazer), les alphabets runiques, mais le sacrement charnel est une invention.

“Ça m’est venu tout naturellement”, dit-il sur le ton de la plaisanterie. Jack Reynor, lui, dit avoir poussé la scène vers un maximum de nudité, malgré la position “vulnérable” dans laquelle cela le mettait.“Dans le climat actuel, j’ai vu là une occasion de développer mon personnage, incarnation de la masculinité toxique, sorte d’archétype du mâle dominant qui présente aussi certains traits dans lesquels nous pouvons tous nous reconnaître”, explique l’acteur irlandais.

“Nous avons tous manqué de tact et d’attention face à un partenaire, un ami ou un proche qui traversait une période difficile. Nous sommes tous, potentiellement, ce genre de personne. Mais Christian symbolise vraiment la culture masculine toxique. À mesure que l’histoire avance, toutes les structures qui lui permettaient de s’inscrire dans cette culture s’effondrent, jusqu’à ce qu’il se retrouve complètement nu et connaisse lui-même ce sort humiliant qui n’a que trop duré.”

″À la fin de l’histoire, on est censé ressentir de la satisfaction”

Christian s’en va en titubant après avoir probablement mis enceinte une inconnue, tandis que Dani sort gagnante du concours, remportant le titre de reine de mai. Après avoir supporté bien trop de choses, et maintenant qu’elle a enfin trouvé une famille, aussi folle soit-elle, Dani désigne Christian pour le sacrifice final.

Tandis que les flammes enveloppent son petit ami, on voit, peut-être pour la première fois, un sourire se dessiner sur le visage de la jeune femme. Elle rit et pleure en même temps, horrifiée et soulagée de le voir disparaître, expérience semblable à n’importe quelle rupture.Un scénariste plus timoré n’aurait pas choisi ce “happy end” revendiqué pour Dani.

À Hårga, elle a finalement trouvé une communauté qui lui offre le soutien dont elle manquait. Mais elle a aussi adopté les coutumes sordides de son nouveau groupe et cette situation aux avantages discutables résonne avec plus de justesse que les fins optimistes de nombreux films.“Beaucoup d’indices sont donnés tout au long du film, laissant présager son dénouement. À la fin de l’histoire, on est censé ressentir de la satisfaction, tout en se trouvant dans la configuration exacte qu’on attendait depuis le début”, explique Ari Aster.

“On a ce qu’on a toujours voulu, ce qu’on espérait, en quelque sorte. Mais, à l’arrivée, ça ne nous fait pas l’effet escompté. J’espère que c’est aussi lyrique et cathartique que ce que promet le film mais, idéalement, ça vous reste un peu en travers de la gorge.”

Toni Collette dans
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Toni Collette dans “Hérédité”. 

Le résultat est très différent d’“Hérédité”, qui a enregistré 79 millions de dollars de recettes au box-office et divisé le public comme seul un grand film d’horreur peut le faire. Le réalisateur y exploitait des facettes assez traditionnelles du surnaturel, là où “Midsommar” se positionne davantage à la croisée des genres (on rit beaucoup).

Des inspirations très variées

En revanche, on retrouve au centre de ces deux œuvres le deuil, l’idée que, pour une amélioration possible, il faut d’abord que tout vole en éclats.Lacomparaison avec “Le Dieu d’osier” (1973), un film qu’Ari Aster adore depuis l’enfance, est inévitable. Là aussi, il était question de flammes après qu’un homme s’approchait d’un peu trop près d’un culte.

Ari Aster a délibérément renoncé à revisiter ce classique du folk horror, sachant que son ambiance surréaliste ensoleillée ne manquerait pas de rappeler son film. Il s’est plutôt tourné vers “Modern Romance”, satire d’Albert Brooks sur la rupture amoureuse; “Le Narcisse noir”, chef-d’œuvre érotique en Technicolor; et “La Couleur de la grenade”, drame abstrait soviétique. Ces trois films sont tous très différents de “Ne vous retournez pas” et “Psychose”, les deux références principales d’“Hérédité”.

Certains spectateurs ayant vu le film le jour de sa sortie n’ont pas apprécié le rythme lent d’“Hérédité”, ce qui lui a valu la note de D+ au CinemaScore (sur une échelle de A+ à F). Cette évaluation désastreuse est un honneur pour le réalisateur, fou d’art et d’essai, ravi de voir que son travail ne plaît pas à tout le monde.

Ceux qui ont trouvé “Hérédité” trop mou auront encore plus de mal à entrer dans “Midsommar”, qui ne fait pourtant que gagner en qualité en laissant le spectateur savourer les prairies verdoyantes et les images profondément émouvantes avant que les événements dérapent.

Même s’il fait des déçus, Ari Aster ne s’en formalise pas. Il a créé une vision sans compromis qui le place, aux côtés de Jordan Peele (“Get Out”) et Robert Eggers (“The Witch”), parmi les plus grands maîtres contemporains du cinéma d’horreur.

Cet article, publié sur Le HuffPost américain, a été traduit par Valeriya Macogon pour Fast ForWord