LES BLOGS
01/09/2019 11h:11 CET | Actualisé 01/09/2019 11h:11 CET

Avant le coup d’état

Ramzi Boudina / Reuters
Demonstrators carry a national flag during a protest demanding social and economic reforms, as well as the departure of the country's ruling elite in Algiers, Algeria August 30, 2019. REUTERS/Ramzi Boudina

A force de suivre semaine après semaine (tant bien que mal) ce qui se passe en Algérie depuis le 22 février, on se dit que l’essentiel dans une révolution est de ne pas céder à l’impatience sous prétexte qu’il a urgence de “trouver une solution”. Une solution ne se “trouve” pas, elle se fabrique à force de réflexion, un mot qui comme on sait est le contraire de précipitation. Les champs de la réflexion sont vastes, et pour ceux qui n’ont pas la capacité de dire ce qu’il faudrait faire, du moins y a-t-il moyen de regarder autour de soi, pour y trouver des exemples de ce qu’il ne faut pas faire. Sachant qu’on est  pris dans un double constat contradictoire : l’histoire se répète et elle n’est jamais deux fois la même, tant sont nombreuses et diverses les déterminations qui pèsent sur elle (comme aurait dit Marx en allemand). 

Parmi les dangers qui pèsent sur une révolution, il y a évidemment celui de son détournement, par un homme auto-proclamé providentiel et qui du jour au lendemain, se révèle un dictateur bien accroché au pouvoir. Son moyen d’y parvenir est ce qu’on appelle un coup d’état, l’Amérique latine en a fourni des exemples récents, et il y en a eu évidemment en grand nombre dans l’histoire plus ancienne.

Qu’est-ce qu’un coup d’état et pourquoi en parler aujourd’hui ?

C’est un acte illégal contre les institutions en place, commis par un homme (y a-t-il des exemples de femmes ?) qui usurpe le pouvoir à son profit, par la force et en dépit des tentatives pour l’en empêcher. L’idée de force se trouve dans le mot “coup” qui comporte une violence. Et naturellement puisqu’il s’agit d’Etat il s’agit de politique et de prise de pouvoir—ce qui implique que ledit pouvoir était plus ou moins à prendre.

Là se trouve la partie cachée de l’iceberg, dans ce qu’est la situation au moment où le coup d’Etat se prépare, plus ou moins souterrainement. Naturellement, il y a toujours des gens qui étaient au courant et qui ont œuvré à cette préparation; néanmoins on dirait que le coup d’Etat s’impose par un effet de surprise, son efficacité est fondée sur le fait que quand les gens s’en avisent il est déjà trop tard, c’est plus tôt qu’il aurait fallu s’organiser pour essayer de le contrer.

Pourquoi parler de coup d’Etat aujourd’hui ? A propos d’un film bien intéressant sorti sur les écrans il y a quelques mois et qui donne à penser ; c’est le film d’un Argentin, intitulé Rojo, ce qui veut dire Rouge, (l’emploi de ce mot est sujet à interprétation). Son réalisateur, Benjamin Naishtat  est encore jeune (33 ans) mais pas débutant et il s’est donné pour tâche de réfléchir à l’histoire encore récente de son pays. Les faits qu’il raconte dans ce film se situent dans les années 1970, juste avant le coup d’Etat de mars 1976 annoncé in extremis à la fin du film.  On sait que celui-ci consista dans le renversement du gouvernement d’Isabel Perón par le général Videla qui prit la tête d’une junte, formée d’un représentant de la Marine, d’un autre de l’Armée de terre et d’un de l’aviation. En fait il y eut successivement trois autres chefs de la dictature militaire, qui dura jusqu’en 1983.

Mais le propos du réalisateur n’est pas de parler de cette dictature ; en fait  il s’agit pour lui d’ analyser un certain état de la société qui l’a rendu possible ; du point de vue de l’analyse politique c’est en effet cela qu’il faut essayer de comprendre, un travail qui malheureusement se fait surtout après coup. L’action de Rojo se situe donc pendant les trois années qui précèdent le coup d’état de 1976 et qui sont un des rares moments où l’Argentine connaît un gouvernement à peu près démocratique—cependant fragile et menacé de plusieurs côtés.

Tout près de là en 1973 le Chili est passé aux mains du redoutable Pinochet, dictateur de la pire espèce dont on voit d’ailleurs un représentant dans le film, et dont on finit par comprendre qu’il est là pour que l’Argentine ne tarde pas à s’aligner sur le régime politique du Chili. On voit de façon beaucoup plus détaillée comment cet alignement implique une même alliance ou plutôt soumission aux USA, extrêmement impliqués (c’est ce qu’on a appelé l’ère Kissinger) dans ce soutien aux dictatures latino-américaines qu’ils jugent essentiel pour leur objectif principal, la lutte contre l’ennemi communiste (le Rojo du titre ?)

Mais le film montre surtout que la tentative de régime démocratique est  menacée par l’avachissement et les compromissions de la classe moyenne ou moyenne supérieure représentée par le personnage principal du film, Claudio, avocat réputé et entouré d’amis ou supposés tels, en fait liés les uns aux autres par un ensemble de ce que nous appellerions des “magouilles”, complaisances pour des actes douteux dont ils tirent financièrement profit. 

Avant l’Amérique Latine du 20e siècle, pensons à la France du 19e siècle et au règne de l’auto-proclamé Empereur Napoléon III (1851-1870), vingt ans tout de même, à partir du coup d’Etat bonapartiste du 2 décembre 1851. Le grand écrivain Emile Zola en a analysé l’origine dans le premier roman de sa grande série des Rougon-Macquart, intitulé La Fortune des Rougon. On y trouve l’analyse exemplaire d’une petite société locale, dans la ville de Plassans (plus ou moins Aix-en-Provence). En face d’arrivistes médiocres mais prêts à tout, il y a certes  des républicains, mais qui ne parviennent pas à s’organiser en parti et se font vite massacrer avec une violence inouïe. La tradition bonapartiste, fondée par celui qui fut Napoléon Ier, doit son pouvoir à la force militaire, d’abord populaire puis passée à la répression. Et c’est ainsi que sont écrasés les derniers restes de la tentative populaire et républicaine de 1848.

Les révolutions sont toujours différentes et il ne faut évidemment pas calquer l’une sur l’autre. Mais leur point commun est qu’elles sont toujours menacées et pour une mise en garde contre ces menaces, il n’y a pas mieux que la littérature et le cinéma !