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05/01/2014 10h:51 CET | Actualisé 07/03/2014 06h:12 CET

Aux origines du Judaïsme en Tunisie (2/2)

RELIGION - Il y en avait partout en Afrique du Nord : des Juifs de la diaspora et des autochtones convertis. Mais la communauté juive de Carthage fut particulièrement florissante.

Que savons-nous de la présence Juive en Afrique romaine? La documentation est autrement plus riche que pour la période précédente.

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Il y a d'abord les auteurs chrétiens qui en attestent la présence pour en reconnaître le prosélytisme hostile à l'égard de l'église. Tertullien s'en prend aux juifs mais non en tant que juifs: il s'attaquait à ceux qui se faisaient hostiles aux chrétiens. Il s'agissait d'un conflit entre prêtres et rabbins. Il y a certes la concurrence entre le judaïsme qui reste fidèle à ses traditions essentiellement sémitiques et orientales d'une part et, d'autre part, le christianisme qui, même en Afrique, a tendance à s'occidentaliser sous l'influence de la culture gréco-romaine. Né juif de religion mais de culture araméenne, Jésus du haut du Ciel ne cesse de voir ses disciples s'éloigner des origines. Pour François Decret, "les communautés juives africaines étaient nombreuses et très anciennes dans les cités de la Proconsulaire et de la Numidie".

Il y en avait partout en Afrique du Nord : des Juifs de la diaspora et des autochtones convertis. Mais la communauté juive de Carthage fut particulièrement florissante. Peut-être faut-il rappeler que, pour la période qui se situe entre le deuxième et le troisième siècle de l'ère chrétienne le Talmud fait mention de rabbins qui animaient cette communauté. Cette chronologie se réfère au Talmud de Jérusalem composé pour l'essentiel, au IIIe siècle par le Rab. Iohunnan ; Il serait achevé au IVe siècle. L'importance des communautés juives d'Afrique du Nord est également bien attestée par l'épigraphie latine. Jean-Marie Lassère en a fait la cueillette.

Pour le vécu social, y avait-il des spécifiés? J'avoue qu'il ne m'a pas été possible de faire cette enquête sur le costume, le comportement, les fréquentations, les festivités, etc.... Mais il y a tout lieu de croire que, dans les villes et compagnes d'Afrique du Nord, les juifs, pour l'écrasante majorité, se donnaient des noms latins et parfois grecs. Nous pourrions retenir qu'il en était de même pour le costume et pour leurs différents rapports avec les autres. Mais si, au profane, le juif se fond dans l'épaisseur du tissu social, au sacré, il pourrait tenir jalousement à toutes ses spécificités, qui s'épanouissent à l'intérieur de la Synagogue, l'édifice religieux par excellence et sans doute chez soi.

Pour la Carthage romano-byzantine, on a identifié trois synagogues. La première semble correspondre à des vestiges repérés non loin de la plage d'Hamilcar par une mission danoise qui opérait dans le cadre de la campagne internationale pour la sauvegarde de Carthage. Au cours de la fouille, on a recueilli douze lampes avec la menora ou chandelier à sept branches. Mais est ce que la menora est le propre de l'iconographie juive ? Le Père Delattre a découvert une lampe qui, sûrement chrétienne, porte le motif de la menora. La deuxième synagogue fut mise au jour en 1883 à Hammam Life dans la banlieue sud de Carthage et non loin de Maxula. L'iconographie des mosaïques semble avoir puisé à pleine main dans le répertoire bien connu dans les univers païen et paléochrétien, qu'il s'agisse de la faune ou de la flore, la corbeille aux fruits, les paons affrontés de part et d'autre d'une eau vive jaillissant d'un Canthare à base feuillue et au pied mouluré. L'important pour l'occurrence réside dans une inscription latine écrite dans un cartouche flanqué de deux menora où se lit la formule SANCTA SINAGOGA NARON (itana). Sans doute est-ce, pour le Maghreb, la plus ancienne attestation du nom "Sinagoga".

Quelques mots enfin sur la troisième synagogue dont le dégagement n'a pas encore été achevé. Elle se trouve à Kélibia, non loin du port, dans une zone où s'élevaient jadis de très riches demeures dont les pièces étaient tapissées de splendides mosaïques. La découverte est le fruit d'une intervention de sauvetage. L'exploration du terrain a eu pour résultat la mise au jour de deux sols couverts de mosaïques. Il s'agit de deux pièces communicantes bien que d'époques différentes. L'une d'elle, la plus grande, a sûrement fait partie d'une synagogue comme en témoigne la mosaïque dont elle a été pourvue. Au témoignage iconographique s'ajoute une importante déposition épigraphique au nom d'un certain Iudantis qui se déclare donateur du riche pavement en accomplissement d'un vœu. La mosaïque de la grande salle découverte par Mounir Fantar, que je remercie de m'avoir permis d'en parler aux lecteurs de Huffington post Maghreb, se compose de 12 médaillons dont 11 sont dans un excellent état de conservation. Les médaillons renferment un décor où les motifs animaux alternent ou se conjuguent avec des thèmes végétaux apparemment destinés à souligner la menora ou le chandelier à sept branches. Il faut y ajouter d'autres motifs comme le nœud de Salmon, la pelte à volutes et d'autres motifs géométriques comme le carré dentelé à croix incluse ou à sommets curvilignes. Quoiqu'il en soit, le nom du dédicant et la menora reproduite 12 fois témoignent en faveur du caractère synagogal de l'espace. L'inventeur a démontré que tout le répertoire iconographique de cette mosaïque de Kélibia renvoie à la symbolique juive.

Au terme de cet exposé, il me parait nécessaire d'évoquer le monde des morts par une rapide allusion à la nécropole de Gamart qui a fait l'objet de savantes publications depuis sa découverte par G. Beulé au début de la deuxième moitié du XIXe siècle. La fouille systématique fut plus tard entreprise par le P. Delattre qui lui a consacré une belle publication dans la revue « Missions catholiques » parue à Lyon en 1895. La nécropole fut logée dans le ventre du Djebel Khaoui et se trouve actuellement dans l'enceinte du Cimetière militaire français. Bien que très vieille, cette publication reste valable tant pour l'architecture tombale que pour la décoration. Il me parait cependant utile de recommander aux jeunes archéologues tunisiens de reprendre toutes les données fournies par cette riche nécropole de Gammarth en collaboration avec des jeunes chercheurs de Méditerranée ou d'ailleurs, qu'elle qu'en soit la confession, et d'en réunir les textes et les images pour l'élaboration d'un corpus du patrimoine juif de la Tunisie de tous les temps.

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