MAROC
19/02/2019 12h:56 CET | Actualisé 19/02/2019 12h:58 CET

Auschwitz: des femmes de toutes confessions unies dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme

“Etre juive, musulmane, catholique ou athée, c’est pas une tare. On est toutes et tous des êtres humains”.

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RENCONTRE - “Parlez, parlez, parlez de ce que vous avez découvert ici!” Ginette Kolinka, 94 ans, arrêtée et déportée en 1944, s’adresse ce matin-là aux mères et aux jeunes filles de l’association Langage de Femmes fondée par Samia Essabaa, Franco-Marocaine de confession musulmane, proche de Simone Veil, et Suzanne Nakache, Française de confession juive. Debout devant la voie ferrée qui mène à l’entrée du camp d’extermination de Birkenau en Pologne, ce matin de février, toutes l’écoutent en silence. “Vous êtes la mémoire et vous allez transmettre à d’autres”, les encourage Ginette. “Etre juive, musulmane, catholique ou athée, c’est pas une tare. On est toutes et tous des êtres humains”. Depuis deux ans, l’association organise un voyage de femmes à Auschwitz pour inciter à la tolérance et réconcilier les cultures. Rencontre avec sa présidente, Samia Essabaa.

HuffPost Maroc: 145 femmes, mères, grand-mères, filles et petites-filles de toutes origines socio-professionnelles, ont participé dimanche 17 février à ce deuxième voyage de mémoire à Auschwitz-Birkenau. Qu’est-ce qui motive toutes ces femmes?

Samia Essabaa: Elles se sentent concernées par notre démarche et se reconnaissent dans nos valeurs, nos principes et nos objectifs. Les femmes qui viennent des milieux les plus modestes ont soif de connaissance, elles veulent découvrir ce qu’elles n’ont jamais appris à l’école, soit parce que la Shoah est absente des programmes dans leur pays d’origine, soit parce qu’elles ne sont pas allées à l’école ou très peu. Ensuite elles racontent ce qu’elles ont vu à leur famille mais aussi aux autres femmes des associations d’alphabétisation qu’elles fréquentent. L’an passé, l’une d’entre elles a montré à ses enfants collégiens une émission consacrée à Auschwitz sur Arte et leur a expliqué avec ses mots, dans sa langue natale, ce qu’elle avait ressenti.

Comment est née l’association Langage de Femmes?

Suzanne Nakache (vice-présidente de l’association) et moi-même étions déjà engagées comme militantes associatives au sein du projet Aladin, destiné à promouvoir le rapprochement entre juifs et musulmans par le biais de l’éducation, du dialogue et de la connaissance mutuelle. Puis en 2017 nous avons décidé de voler de nos propres ailes et de créer notre association autour des femmes. Notre objectif est de lutter contre le racisme et l’antisémitisme tout en faisant la promotion des différences. Aujourd’hui, notre association rassemble des femmes de tous âges, de toutes cultures, de toutes confessions, athées, laïques, et de tous milieux sociaux.

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En quoi un voyage de femmes a-t-il plus de force symbolique?

Un voyage exclusivement de femmes, ça marque les esprits! Et puis ce sont encore majoritairement les femmes qui éduquent et transmettent dans notre société. Elles mènent tous les combats en même temps: le foyer, le travail, les engagements citoyens... Une fois qu’elles sont convaincues, qu’elles ont vécu ce moment, partagé l’Histoire ensemble, elles n’hésitent pas à se mobiliser pour lutter contre l’intolérance et les préjugés.

Qui sont les lycéennes et les mamans qui participent à ces voyages ?

Les femmes qui nous accompagnent sont de cultures chrétienne, juive, musulmane, ou sans confession. Elles sont chefs d’entreprise, mères au foyer, avocates, coiffeuses, médecins, cantinières, vendeuses, enseignantes, assistantes sociales, agents de service… Les lycéennes sont issues de différents lycées de Seine-Saint-Denis dont celui où j’enseigne l’anglais (lycée professionnel Théodore-Monod de Noisy-le-Sec). La plupart ont connu l’association via le bouche-à-oreille. Elles viennent apprendre pour transmettre et effectuer un travail de mémoire. Elles visitent les lieux et rencontrent des témoins directs. Lors de notre dernier voyage, c’était Yvette Levy et Ginette Kolinka, toutes deux anciennes déportées.

Quel travail faites-vous avec vos élèves avant et après la visite d’Auschwitz-Birkenau?

Nous travaillons sur la seconde guerre mondiale, la Shoah, mais aussi sur le rôle des tirailleurs marocains, africains, les Compagnons de la libération, l’histoire de la cohabitation judéo-arabe au Maghreb, les “protecteurs de la communauté juive au Maghreb” tels que le sultan Mohammed V et Khaled Abdulwahab, un Tunisien qui a caché 24 juifs tunisiens dans sa propriété agricole de Mehdia. A l’issue du voyage de mémoire, les élèves réalisent une exposition, parfois un petit film.

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Comment réagissent-elles?

Elles sont curieuses, cherchent des réponses à leurs questions et adhèrent complètement à cette étude approfondie. Sur place, elles découvrent ce qu’on ne trouve pas dans les livres. Elles sont confrontées au réel.

Vous êtes française d’origine marocaine. Le racisme, vous y êtes vous aussi confrontée?

Je suis riche de ma culture marocaine et une citoyenne républicaine très engagée. J’ai été confrontée au racisme personnellement, mais cela ne m’a pas empêché de faire de la pédagogie et de m’affirmer davantage face à mes détracteurs grâce à la connaissance, aux savoirs.

La forte hausse des actes antisémites en France en 2018 rend votre démarche encore plus nécessaire. Comment expliquez-vous cette évolution récente?

Manque d’éducation à la maison (éducation au respect des différences, au multiculturalisme, au respect de l’autre) dû au repli communautaire, au repli sur soi, au manque de mixité sociale et culturelle. Tous les milieux sont concernés, même les plus privilégiés. Pour certains, cette banalisation des préjugés antisémites est la conséquence des répercussions du conflit israélo-palestinien et pour d’autres c’est ce “vieil antisémitisme” qui n’a jamais disparu et qui renaît de ses cendres pour reprendre son élan et rappeler que rien n’est jamais terminé. Dans ces moments-là, il faut remettre en avant nos valeurs, celles de la République.

Comment peut-on aider votre association à grandir?

En nous aidant à gagner en visibilité justement. Nous avons besoin de plus d’adhérentes et d’adhérents, de plus de moyens pour développer nos actions avec les femmes et pour les femmes.