MAROC
01/02/2019 12h:35 CET

"Au temps où les arabes dansaient", un documentaire poignant sur l'évolution des libertés (ENTRETIEN)

"La danse, le corps, c'est ce qui dérange le plus les extrémistes religieux".

When arabs danced

CULTURE - Peut-on danser sans être ennemi d’Allah? Peut-on être ouvertement un artiste sans éloigner les bonnes âmes du paradis? Peut-on s’exprimer à travers l’art, sous toutes ses formes, sans faire grincer des dents les extrémistes religieux? C’est à toutes ces questions que tente de répondre le réalisateur belgo-marocain Jawad Rhalib dans son dernier documentaire “Au temps où les arabes dansaient”. 

Des almées égyptiennes, ces femmes instruites qui ont dansé et chanté dans les harems et inspiré les fantasmes du courant orientaliste au XIXe siècle, aux shows de Madame Badia dans les plus beaux cabarets du Caire, sans oublier le fameux déhanché de Samia Gamal qui a envoûté le roi Farouk et le monde arabe dans les années 50, la danse a longtemps fait vibrer le Maghreb et le Moyen-Orient. Mais qu’en est-il aujourd’hui dans nos sociétés modernes mais marquées par le puritanisme religieux et la montée du fondamentalisme? 

“Aucun texte n’autorise à écouter Beyoncé, Madonna ou Michael Jackson. C’est sale, dégoûtant. Les paroles sont horribles, épouvantables... Ils vous encouragent à bouger votre corps, à pervertir vos pensées. Qu’Allah nous pardonne! Toutes professions où le corps à des fins de divertissement public est interdit.” C’est par ce prêche d’un imam marocain que débute le documentaire, nous plongeant immédiatement dans le vif du sujet. Pire encore, on entend, quelques secondes plus tard, un autre imam glisser à des enfants que “ceux qui écoutent de la musique, Allah les transformera en singe ou en porc”.

Des paroles qui vont pousser Jawad Rhalib, pendant cinq ans, à interroger l’évolution de la culture et des libertés du Maroc à l’Égypte, en faisant un petit saut en Iran, pays des mille et une fatwas (avis religieux, ndlr) qui régissent la vie des femmes. Il nous offre une retrospective inquiétante, presque déchirante, sur la disparition des libertés dans nos sociétés arabes, ponctuée par de très belles images d’archives de l’âge d’or du cinéma et de la chanson égyptienne. Des extraits qui montrent, tout au long du film, le contraste alarmant entre les années 50 et aujourd’hui.

Parti à la rencontre de nombreux artistes arabes et musulmans, il livre des témoignages bouleversants mais teintés de bienveillance et d’espoir. Le HuffPost Maroc s’est entretenu avec ce réalisateur qui explore la quête et l’expression de soi, fils conducteurs de plusieurs de ses oeuvres. 

HuffPost Maroc: Pourquoi avoir choisi la danse comme thème de ce documentaire?

Jawad Rhalib: Je l’explique au début du film, la danse est métaphorique et symbolise en réalité la liberté, le corps, surtout celui de la femme, et l’expression de soi sous toutes ses formes. C’est ce qui dérange le plus les extrémistes religieux. Vous savez, je suis né et j’ai grandi au Maroc, à Meknès et j’ai vécu l’enfer étant petit à cause de ma mère qui dansait, qui était une femme libérée et libre qui s’habillait en petites jupes et robes. Moi j’encaissais, partout, à l’école, dans la rue, je me faisais insulter de “fils de danseuse, fils de pute”. J’ai gardé ça en mémoire, et avec le temps j’ai voulu travailler dessus et ressortir ça, surtout en ce moment avec la montée du fanatisme religieux en Europe, qui ne concerne pas que les pays arabes. Et comme dit si bien mon père au début du film, ces extrémistes se mêlent beaucoup de ce qui ne les regarde pas, donc j’ai décidé de consacrer un film à tout ce qui les dérange.

Vos parents, très présents en début et en fin du film, n’ont-ils pas eu de mal à parler de manière si intime devant la caméra?

Mes parents ont toujours été très libres, très ouverts. Ils nous ont éduqué dans une ouverture d’esprit totale donc ça n’a vraiment pas été compliqué pour eux de parler devant la caméra. Ils savent séparer la religion des choses de la vie de tous les jours. Ma mère à son âge continue de danser, de s’amuser, de s’éclater puis elle va ensuite faire sa prière, comme on peut le voir dans une des scènes. 

Pour les besoin du film, vous sillonnez le monde arabe, surtout l’Égypte qui est un pays très conservateur. Quelques personnes y ont accepté de témoigner à visage découvert, comment les avez-vous convaincues?

Il faut savoir que ce film, c’est 5 ans de travail, ça a été très long à réaliser car c’est du documentaire de création puis surtout, c’était très compliqué de trouver des artistes qui accepteraient de parler à visage découvert face à la caméra et qui peuvent s’exprimer librement sans laisser tomber le projet en cours de route. Car dans chaque pays, nous tournons des séquences, puis on part et revient quelques mois après pour voir la tournure des choses, si tout le monde veut encore faire partie de l’aventure. A part pour le Maroc, nous avons tourné dans ces pays sans autorisations. Pour les égyptiens, en effet ça a été compliqué, notamment de convaincre Karima Mansour, leader d’une école de danse au Caire, d’intervenir; elle a fini par accepter. Mais le plus dur reste le cas d’un des danseurs égyptiens, Anouar qu’on peut voir dans le film, et qui a demandé l’asile politique aux Etats-Unis car il était menacé en Egypte à cause d’une des séquences de mon film que certains festivals ont postée sur Youtube. Il y danse avec un autre homme et cette scène a été jugée choquante, il a été accusé d’homosexualité et a eu des problèmes par la suite. 

When Arabs danced

Finalement, si on compare la situation dans certains pays, le Maroc reste plus ouvert à la danse que l’Egypte, où de nombreuses femmes sont emprisonnées pour avoir dansé en public...

En Egypte, il est vrai qu’on ne peut pas danser dans la rue. Les figurants qu’on voit dans mon film doivent se contenter d’une seule école de danse et d’un seul théâtre qui prend le risque de les laisser s’y produire car ils n’ont nulle par ailleurs pour le faire. Par rapport à l’Egypte, le Maroc est à un stade supérieur, c’est vrai. Mais au Maroc, montrer deux garçons qui dansent ensemble en public reste impossible aussi. Et regardez le prêche qui ouvre le film, ce sont des paroles très choquantes d’un imam marocain. Un peu plus tard dans le film, nous tournons dans un quartier dans une ville marocaine dont on taira le nom, où il y a 17 associations islamiques contre une seule association culturelle pour les jeunes. Dans une autre séquence, nous avons filmé une école coranique marocaine où un imam s’adresse à des jeunes enfants et le discours qu’il tient fait froid dans le dos. 

When Arabs danced

Votre film a fait le tour des festivals du monde et a été très bien reçu par la critique. Une sortie est-elle prévue ici? 

On a eu de très, très belles critiques aux États-Unis et au Canada. Au Maroc, il ne faut pas rêver pour une sortie. Il y a deux séquences qui sont visiblement trop choquantes pour le public marocain, à savoir le passage où on parle de la femme du prophète Aïcha et le comédien nu sur scène qui récite la chahada (profession de foi en islam, ndlr). C’est un extrait de la pièce “Soumission”, adaptée du livre de Michel Houellebecq. D’ailleurs, sachez que même des festivals en Suède m’ont demandé de couper ces scènes pour ne pas choquer le public, j’ai refusé d’y projeter le film. Ici, nous n’avons même pas eu le visa pour une sortie en salles ni pour le montrer dans les circuits culturels comme les instituts ou les salles spéciales. Ils ont refusé par rapport à ces deux scènes. Mais il y aura des diffusions télévisées en Belgique et en France et je pense qu’au Maroc, on peut capter certaines chaînes belges ou françaises. Sinon, il faudra encore patienter un peu jusqu’à ce qu’il soit sur des plateformes en ligne. 

Durant la réalisation du film, vous dites vous être posé 1001 questions. Auxquelles vous avez trouvé des réponses? 

J’ai trouvé des réponses à toutes. Mes questions tournaient autour de la situation d’artiste, peu importe le domaine, lorsqu’il s’agit de dire ou de montrer des choses d’exprimer des choses aujourd’hui dans une société de plus en plus gagnée par des idées extrémistes et des gens qui veulent nous interdire d’être ce qu’on est. Le film est une réponse générale à toutes ces questions. Puis filmer des jeunes au Maroc ou en Egypte, prendre le risque de les placer dans des situations difficiles, c’est dur, car moi je pars une fois terminé et eux restent.

Réaliser ce film m’a aussi permis de prendre conscience de toute cette jeunesse en dérive, surtout en Belgique où je vis, à Bruxelles. On y a projeté le film dans une école, dans un quartier difficile, et on entend des jeunes durant la séance, insulter la danseuse travestie, mais aussi Hiam Abass lorsqu’elle retire son voile, ou encore la danseuse iranienne en petite tenue. C’est juste inquiétant d’entendre de la bouche d’enfants, qui ne parlent pas un mot d’arabe, des “Allah a dit... Allah a interdit...” Le débat était impossible, du coup nous essayons de changer les mentalités, de travailler à sensibiliser ces jeunes. C’est pourquoi nous avons prévu 280 diffusions en milieu scolaire. 

Auteur - cinéaste belgo marocain, Jawad Rhalib oriente son travail sur les questions liées au réalisme social. Il écrit et réalise des courts, moyens et longs métrages de fiction et des longs métrages documentaires. Parmi ses films, on peut citer “El Ejido, la Loi du Profit”, “Les Damnés de la Mer”, “Le Chant des Tortues”, “les Hirondelles de l’amour”,  “7, rue de la folie” et “Insoumise”.