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02/07/2019 15h:44 CET | Actualisé 02/07/2019 15h:44 CET

Au Sénégal, la lutte contre la corruption n’est pas un vœu pieux

Le Sénégal est à la croisée des chemins.

MICHELE SPATARI via Getty Images

L’affaire impliquant le frère du président du Sénégal, Macky Sall, jette paradoxalement la lumière sur la réactivité des autorités et les efforts du pays en matière de lutte contre la corruption. En tête des pays d’Afrique subsaharienne dans le classement de Transparency International, le Sénégal fait, en effet, figure d’exception sur le continent.

La lutte contre la corruption est affaire de long terme. En Afrique subsaharienne sans doute encore plus qu’ailleurs, la région faisant, globalement, figure de mauvais élève en la matière, si l’on en croit l’Indice de perception de la corruption (IPC) publié chaque année par Transparency International (TI). Selon l’ONG, l’IPC « présente cette année un tableau bien sombre de l’Afrique » : ainsi, « seuls 8 pays sur 49 obtiennent un score supérieur à 43 sur les 100 points que compte l’Indice. Malgré l’engagement pris par les dirigeants africains de faire de 2018 l’Année africaine de lutte contre la corruption, les avancées concrètes se font encore attendre ». « Avec un score moyen d’à peine 32, poursuit le site Internet de l’organisation, l’Afrique subsaharienne est la région la moins bien notée », à peine devancée par l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Une affaire qui suit son cours sereinement

Le Sénégal, pays francophone d’Afrique de l’Ouest, n’est pas épargné par le phénomène. Depuis la diffusion, le 2 juin dernier, d’un documentaire de la BBC accusant le frère du président Macky Sall d’avoir touché d’importants pots-de-vin à l’occasion de l’attribution d’immenses champs gaziers, le pays est – légitimement – en émoi. La crise politique couve. Sommant, pour l’heure en vain, leurs accusateurs de présenter des preuves tangibles et de les transmettre à la justice, le gouvernement et la présidence ont vivement contesté une version par ailleurs largement relayée par les opposants à Macky Sall, au premier rang desquels Mamadou Lamine Diallo et l’ancien premier ministre Abdoul Mbaye. 

Sans nous étendre sur la possible instrumentalisation de cette affaire à des fins politiques, pour ne pas dire politiciennes, force est de constater que les autorités sénégalaises ont su réagir avec la célérité attendue d’une démocratie digne de ce nom. Immédiatement après la diffusion du reportage, le ministère de la Justice sénégalais a saisi le Procureur général de la cour d’appel de Dakar afin de faire toute la lumière sur les conditions d’attribution de ces concessions gazières. « Le ministre de la Justice, soucieux d’éclairer les Sénégalais sur la gestion des ressources naturelles, a saisi le Procureur (...) de l’ouverture d’une enquête complète sur l’ensemble des faits allégués », affirme ainsi un communiqué officiel du gouvernement.

Entre les mains de la justice, l’affaire doit désormais suivre son cours sereinement. Relevons ici que c’est précisément à cette capacité d’assurer une continuité entre « lanceurs d’alerte » – en l’occurence, la BBC et l’ONG Global Witness – et justice régalienne que l’on peut juger de la valeur, et de la vitalité, d’une démocratie. Ainsi que du volontarisme politique de ses dirigeants : régissant aux accusations portées à l’encontre de son propre frère, le président Macky Sall a immédiatement pris la parole, affirmant que « s’il faut sanctionner, nous allons sanctionner ». De fait, si l’exécutif sénégalais  réfute ce qu’il considère comme de « fausses accusations », il a invité par la voix du Procureur tous les citoyens disposant d’informations à les communiquer aux services d’enquête. Aliou Sall sera, bien évidemment, entendu, tout comme l’opposant Abdoul Mbaye.

L’exception sénégalaise

En somme, la justice sénégalaise fait son travail. Et c’est là tout à la fois ce qu’on est en droit d’attendre d’elle, et une petite exception au sein d’une région dont on a vu qu’elle peine à atteindre les standards internationaux en la matière. Non seulement le traitement de cette affaire témoigne de la réactivité des autorités sénégalaises, mais encore porte-t-il, paradoxalement, l’attention sur les efforts de ces mêmes autorités pour s’attaquer au phénomène de la corruption. Il s’agissait là d’une promesse phare du candidat Macky Sall, porté au pouvoir en 2012 par des électeurs exaspérés par une corruption endémique, gangrenant de l’intérieur services de l’Etat et société toute entière. 

Dont acte : l’année même de son élection, le nouveau président fait voter par l’Assemblée nationale la création de l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC), un organe indépendant du pouvoir qui recueille les plaintes et dénonciations des Sénégalais. Son premier rapport, remis en 2016, met un véritable coup de pied dans la fourmilière, conduisant notamment à un vaste coup de balai dans l’administration. Un premier pas qu’il convient de saluer, ce que ne manque pas de faire Transparency International dans son dernier rapport, relevant que le Sénégal fait, dans la région, partie « des pays qui progressent » et tirent l’IPC vers le haut, passant de 36 points en 2012 à 45 l’année dernière. Et ce en raison des « effets positifs des réformes institutionnelles, politiques et juridiques engagées dans (ce) pays ainsi que de la volonté politique dont ont fait preuve (ses) dirigeants (...) dans la lutte contre la corruption ».

Le gaz, une opportunité de croissance pour le Sénégal 

Enfin, en médiatisant l’attribution de champs d’hydrocarbures, ses initiateurs ont, bien malgré eux, porté l’attention sur l’opportunité de croissance que représentent ces nouveaux contrats pour l’économie sénégalaise. Ainsi, selon la Chambre africaine de l’énergie, « grâce aux investissements dans le secteur de l’énergie et aux réformes du Président Macky Sall, la production de pétrole et de gaz au cours des 10 prochaines années injecterait des milliards de dollars dans l’économie sénégalaise et créerait près d’un million d’emplois. À cet égard, il est important que des politiques intelligentes axées sur la croissance continuent d’être mises en œuvre pour assurer le développement du secteur ». 

Le Sénégal est à la croisée des chemins. Disposant d’une manne nouvelle à même d’accélérer son développement, il a l’occasion unique de mettre un terme à la malédiction des matières premières, responsable d’une corrélation négative entre abondance de ressources naturelles et développement économique dans de nombreux autres pays africains. Comment ? En gardant le cap fixé en matière de bonne gouvernance, et en ne cédant pas de terrain aux luttes de pouvoir, responsables, ailleurs, de déstabilisations politiques dont les premières victimes sont toujours les populations. La découverte de ces champs gaziers est d’abord une bonne nouvelle pour les Sénégalais, la lutte contre la corruption (plutôt que l’instrumentalisation de cette lutte à des fins de déstabilisation politique), doit leur permettre d’en profiter véritablement.

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