MAROC
28/12/2018 10h:51 CET

Au moins 14 allers-retours au tribunal sont effectués par une femme pour poursuivre en justice son agresseur, alerte une ONG

"Les éléments de la police préfèrent attendre que la femme finisse par retirer sa plainte".

Arman Zhenikeyev - professional photographer from Kazakhstan via Getty Images

SOCIÉTÉ - Cette semaine, la tailleuse de Fès, qui a écopé mardi de vingt ans de prison, aurait fini par admettre le véritable motif de son crime: la vengeance. Alors qu’elle accusait son présumé agresseur de viol, elle aurait finalement agit par jalousie lorsque celui-ci, n’ayant pas tenu sa promesse de mariage, préparait la célébration de son union avec une autre femme.

Un acte qui aurait pu être évité si la justice avait joué son rôle, selon Amine Baha, le directeur du Centre multi-fonctionnel Batha de Fès, qui accueille annuellement près de 1000 femmes pour aider à l’autonomisation des victimes de violences basées sur le genre. 

“Le fait qu’elle en est arrivée à tuer l’homme qu’elle accusait de viol traduit la défaillance du système judiciaire”, regrette Baha, rappelant que seuls 0,3% des agresseurs sont punis par la loi, selon les chiffres de 2013 du Haut Commissariat au Plan (HCP).

Dans ses premières déclarations, la jeune femme avait rapporté avoir déposé une plainte mais qu’aucune démarche n’avait été entreprise par la police pour enquêter sur son agression présumée. Une situation qui ne surprend pas Amine Baha qui assurent que les plaintes des femmes contre les agressions sexuelles ne sont souvent pas prises au sérieux, d’après les données recueillies par le centre.

“Les enquêtes tardent en longueur. Les éléments de la police sont peut-être habitués à voir la femme abandonner en cours de route et préfèrent donc attendre que la femme finisse par retirer sa plainte au lieu d’entamer la démarche à suivre lors d’une agression sexuelle, pour ne pas devoir effectuer un travail jugé inutile”, dénonce-t-il, rappelant que la majorité des femmes choisissent de ne pas dénoncer l’agression pour ne pas avoir à subir le regard de la société.

La procédure est d’autant plus difficile pour les habitants des quartiers plus éloignées. Ceux du quartier Hay Lamsalla de Fès où s’est produit l’incident doivent par exemple prendre un “khettaf” (un chauffeur qui transporte des personnes sans autorisation en échange d’une somme d’argent) et deux bus pour se rendre au commissariat le plus proche, précise Amine Baha en notant le coût et le temps que ces déplacements impliquent.

“La femme peut être amenée à faire le tour des bureaux et administrations pour dénoncer son agression. Une fois sa plainte déposée, elle effectuera au minimum 14 allers-retours au tribunal pour compléter la procédure judiciaire”, précise Amine Baha en se basant sur les données du centre.

Le directeur dénonce également le nombre insuffisant de postes de police qui restent ouvert le soir, ce qui découragerait la femme à porter plainte le jour-même.