04/01/2019 13h:28 CET | Actualisé 08/01/2019 11h:20 CET

Pourquoi les rapports humains fondés sur la domination freinent le développement du Maroc

"Des rapports verticaux, de type 'maître-disciple', ne peuvent être que le prélude d’un échec".

Shannon Fagan via Getty Images

ÉCONOMIE - Pourquoi n’arrive-t-on pas à réellement décoller au Maroc malgré les nombreux atouts naturels, humains et historiques du pays? Pourquoi encore autant de pauvreté, de disparités sociales entre riches et pauvres, autant de chômage des jeunes, de décrochage scolaire? Pourquoi l’économie marocaine stagne et continue à se baser en premier lieu sur l’export des matières premières? Pourquoi les systèmes d’éducation et de santé sont en faillite totale?

Trois maux n’ont de cesse de gangrener le modèle de développement marocain et par conséquent empêchent tout véritable progrès économique, humain et social: (1) la culture du “gain avant la qualité” dominant les activités économiques; (2) les rapports humains fondés principalement sur la domination et la crainte (volet abordé dans cette tribune); (3) l’homme (le citoyen) n’est pas au centre du modèle de développement (sera publié prochainement).

Trois modèles principaux de gestion des relations professionnelles, et plus généralement de toutes relations dans un cadre institutionnel, peuvent être distingués. Dans le modèle que nous qualifions de “tribal”, le choix des collaborateurs est basé principalement sur des liens de parenté ou des relations personnelles privilégiées. La confiance n’est accordée que sur des considérations purement émotives et donc, par définition, subjectives. Dans le deuxième modèle, que nous appellerons intermédiaire, le partage du même courant de pensé philosophique ou religieux joue un rôle primordial. Des postes à responsabilité, même purement technocrates, seront plus facilement attribués à des candidats adhérant au même courant de pensée que la direction. Selon le dernier modèle, qu’on peut qualifier de pragmatique, la confiance et donc la délégation des responsabilités sont basés en premier lieu sur l’efficacité et l’excellence des collaborateurs, peu importe leurs appartenance philosophique ou religieuse.

Si le monde anglo-saxon adopte principalement le modèle pragmatique, de nombreuses régions d’Europe continentale pratiquent un mélange de modèle pragmatique et intermédiaire. Hélas, dans la majorité des pays arabes, dont le Maroc, la culture dominante est toujours cantonnée dans le modèle tribal et plus rarement des préludes du modèle intermédiaire peuvent être observés. Il serait donc légitime de se demander si un lien direct existe entre cette culture tribale et le fait que le monde arabe est aujourd’hui à la traîne du développement économique et social.

Que l’on ne se trompe pas d’analyse: l’émotivité est partie intégrante de notre nature humaine et chercher à l’effacer totalement des relations professionnelles s’avérerait une tâche impossible et obsolète en même temps. Mais lorsque cette émotivité domine les relations, elle devient un frein au développement humain et sociétal. Cette émotivité exacerbée a plusieurs conséquences désastreuses sur le fonctionnement des institutions aussi bien privées que publiques. D’abord le fait que la confiance ne soit accordée sur base d’éléments subjectifs tels que les liens familiaux ou relations personnelles limite fortement la chance de privilégier la compétence et le résultat sur le terrain. Les tensions lors des situations conflictuelles ou complexes seront amplifiées. L’avis différent est perçu comme un affront ou une rébellion. Le respect se gagne par la crainte et non par la force de l’argument. Les intérêts personnels sont confondus avec les intérêts institutionnels. La collaboration et la complémentarité des expertises sont remplacées par la domination et la lutte.

Peut-on affirmer qu’au Maroc, que ce soit au niveau des entreprises, des administrations publiques ou encore des institutions politiques, le modèle de développement se base d’abord sur une organisation objective des ressources humaines depuis la base jusqu’au sommet? Un tel modèle devrait se traduire par un processus de collaboration claire, objectif et respectueux de chaque niveau de décision. La clarté des relations hiérarchiques et le partage clair des rôles et responsabilités devraient contribuer à un fonctionnement optimal. Ce partage devrait atteindre le niveau d’un contrat détaillé, négocié à l’avance et implémenté sur le terrain en étroite collaboration entre les concernés. Chacun doit assumer la responsabilité de ses décisions prises à son niveau. Dans un tel modèle, le rôle du leader ne se résume pas à celui du “donneur d’ordres” ou du “contrôleur” veillant à l’exécution des tâches, mais à celui de l’inspirateur qui permet à ses subordonnés de se sentir partie prenante du projet global, de se développer, de prendre confiance en eux-mêmes et en leurs capacités et ainsi d’atteindre l’excellence dans leur travail.

Qu’en est-il au niveau académique? Le secret de réussite des plus prestigieuses universités dans le monde n’est pas dû en premier lieu aux investissements matériels, mais bien à l’encouragement de l’excellence des étudiants d’abord et le questionnement perpétuel des hypothèses, théories et dogmes. La nature des relations entre professeurs et étudiants, entre direction et corps professoral, détermineront en premier la réussite ou l’échec de l’institution.

Des rapports verticaux, de type “maître-disciple”, ne peuvent être que le prélude d’un échec car ils empêcheraient un réel échange, une remise en question des dogmes, des questionnements par les étudiants amenant les professeurs à approfondir leurs connaissances ou remettre en question leurs propres convictions. Une relation dans laquelle les professeurs partent du principe que la remise en question d’une explication ou d’une théorie par un étudiant est une atteinte à leur statut social de “professeur” et leur “autorité” est révélatrice d’un profond malaise. Le sentiment de supériorité par le statut et non par la pertinence de l’argument ne peut aboutir qu’à des résultats catastrophiques car l’initiative, l’esprit innovateur, voire l’intelligence remarquable de certains étudiants ne sera pas reconnue, exploitée et mise au profit de l’excellence de l’institution. Le classement des universités marocaines à la traîne au niveau mondial n’est-il pas le signe d’un profond dysfonctionnement de base?