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27/10/2014 19h:04 CET | Actualisé 27/12/2014 06h:12 CET

Au Maroc, les grossesses non désirées tuent

AVORTEMENT CLANDESTIN - La conséquence directe des grossesses non désirées est essentiellement l'avortement clandestin, secret de polichinelle qui se pratique quotidiennement sous nos cieux au vu et au su de tout le monde à raison de 600 à 800 par jour, au mépris de toutes règles sanitaires.

AVORTEMENT CLANDESTIN - La grossesse non désirée constitue pour la femme un drame que vivent actuellement de nombreuses sociétés modernes. Plusieurs circonstances peuvent mener à une telle situation, telles que les échecs ou l'absence de contraception (couple en mariage ou hors mariage), le viol, l'inceste, la jeune fille arriérée mentale, la mineure, la femme en périménopause se croyant à l'abri d'une grossesse, les malformations fœtales graves et enfin certaines situations sociales dramatiques.

La conséquence directe de ces grossesses est essentiellement l'avortement clandestin, secret de polichinelle qui se pratique quotidiennement sous nos cieux au vu et au su de tout le monde à raison de 600 à 800 par jour au mépris de toutes règles sanitaires, ce qui engendre des complications graves parfois mortelles, contribuant à alourdir le taux de mortalité maternelle dans notre pays et grever le budget de la santé.

Avortement médicalisé... ou non

Les mieux loties s'offrent un avortement médicalisé (environ 600/jour), qui se fait par des gynécologues, mais aussi des généralistes, des chirurgiens ou même d'autres spécialistes car il est très lucratif (200 à 1000 euros). Il se pratique essentiellement dans des cabinets médicaux sans réelle asepsie, ni bonne anesthésie, ni bloc opératoire à proximité.

Celles qui ne peuvent pas se permettre d'assumer ce coût vont vers l'avortement non médicalisé (environ 200/jour), qui se fait par des infirmières, sages-femmes (kablates), faiseuses d'anges, herboristes ou d'autres. Le prix est moins élevé certes, mais engendre des complications gravissimes, dont voici quelques situations que nous vivons quotidiennement:

- K.T, 19 ans, est admise à la maternité le col de l'utérus déchiré par l'introduction d'un objet contendant dans le vagin. Quasi exsangue, ravagée de surcroît par l'infection, elle décédera 48 heures plus tard de choc septique.

- B.S, 19 ans, est admise aux urgences d'Avicenne pour tétanos. L'examen révèle des plaies vaginales en rapport avec l'utilisation d'instruments souillés. Elle en meurt 48 heures plus tard.

- R.T, admise aux urgences d'Avicenne pour intoxication aigue, détresse respiratoire et insuffisance hépatique aigue. L'interrogatoire retrouve la consommation de produits abortifs conseillés par la voisine. Elle en meurt le jour même.

Le service reçoit quotidiennement des patientes aux alentours de 20 semaines d'aménorrhée pour rupture provoquée des membranes : que faire ? Terminer le travail en la faisant avorter, ou la garder dans le service en prenant le gros risque de la chorioamniotite pour un bénéfice nul, car aucune grossesse dans cette situation ne donnerait jamais naissance à un fœtus viable ?

Rappelez-vous, la France a vécu ces mêmes situations avant la légalisation de l'avortement. Le code pénal marocain, calqué sur celui de la France avant la loi Veil, régit l'avortement de l'article 449 à l'article 458 : il punit l'avorteur de un à cinq ans de prison, ainsi que la femme avortée et la personne intermédiaire, même quand celui-ci n'a pas abouti (délit d'intention). Cependant, dans l'article 453, l'avortement n'est pas puni quand il vise à sauvegarder la vie ou la santé de la femme. Or ce terme de santé est vague et mal compris par le législateur, car l'OMS le définit comme un état de bien être physique, psychique et social. C'est justement sur cet article 453 qu'il faudrait travailler pour élargir le champ législatif.

Ce qui se fait ailleurs

Dans le monde, 70% des pays majoritairement développés ont complètement libéralisé l'avortement. Seul le terme de l'interruption de grossesse diffère : il varie entre 14 et 24 semaines d'aménorrhée selon les pays. Deux pays musulmans, la Tunisie et la Turquie, ont totalement libéralisé l'avortement avant même la France.

Seuls les pays d'Afrique (exception faite pour l'Afrique du sud et le Cap vert), ainsi que certains pays d'Amérique latine, ont une législation très restrictive sur l'avortement et c'est curieusement ces pays qui ont l'indice de développement le moins élevé et qui souffrent du plus haut taux de mortalité maternelle. Depuis quelques années, certains pays musulmans ont travaillé sur la question comme l'Ethiopie, le Niger, la Somalie, l'Iran, l'Arabie saoudite, et ont libéralisé l'avortement dans certaines situations comme le viol, l'inceste ou les malformations fœtales.

Du point de vue religieux, il n'existe aucun verset coranique qui parle d'avortement ou d'embryon.

Le Coran dit cependant : "Ne tuez pas vos enfants par crainte de pauvreté ; Nous leur attribuons subsistance, tout comme à vous d'ailleurs". Ici le coran parle d'enfants nés et non pas d'embryons.

Le Coran n'a jamais interdit l'avortement, aussi le Coran dit "ne tuez pas un être (nafs)". L'interprétation de "nafs" n'est pas bien définie : pour certains, elle représente l'âme mais le moment où est insufflée cette âme est inconnu et diffère selon les écoles, certaines parlent de 4 mois, d'autres de 42 jours.

Conséquences

Les conséquences des grossesses non désirées ne se limitent pas aux seuls avortements : on assiste aussi à des suicides, comme en témoigne cette jeune fille admise aux urgences de l'hôpital Avicenne dans un état comateux pour tentative de suicide. L'examen révèle qu'elle est enceinte de quatre mois. Une réanimation intensive la sauve de la mort, mais elle s'en sort avec une hémiplégie définitive.

On assiste aussi à de nombreux crimes d'honneur : au mois de février 2012, un individu a été condamné par la cour de Tanger à la peine capitale pour avoir tué sa sœur et ses deux enfants qu'elle a eus en dehors du cadre du mariage.

Aussi, plusieurs jeunes filles sont expulsées du giron familial par leur parents une fois la grossesse dévoilée. Ces jeunes filles, pas forcement des prostituées mais plutôt victimes d'un séducteur qui leur a promis le mariage, se retrouvent dans la rue complètement démunies avec un enfant dans le ventre ou sur le dos, n'ayant comme moyen de subsistance que leur corps, ce qui fait d'elles de nouvelles prostituées alors qu'elles aspiraient à une vie familiale décente.

Une autre conséquence très inquiétante et qui prend de plus en plus d'importance ces dernières années est l'incarcération des médecins. Un médecin qui pratique l'avortement est un médecin en liberté provisoire. Ils sont tous connus par les autorités : on les laisse faire car ils rendent malgré tout un service, mais il suffit qu'il y ait une plainte ou une complication pour incarcérer le médecin, sa secrétaire, son infirmière et même sa femme de ménage qui touche moins de 150 euros pour faire vivre ses enfants, et aussi toutes les jeunes filles qui malencontreusement se trouveraient dans ce cabinet pour tentative d'avortement. C'était le cas il y a quelques jours à Fès. Actuellement, pas moins de 200 personnes sont sous les verrous pour motif d'avortement.

Encore plus grave est la situation de celles qui, par dépit, se résignent à poursuivre leur grossesse. On recense des dizaines de milliers d'enfants abandonnés, en plus de ceux qui sont jetés dans les poubelles, tués ou même vendus, et peut-être bien utilisés pour des trafics d'organes. Les rues et les orphelinats en sont la preuve, et constituent une lourde charge socio-économique pour notre pays.

En septembre 2007, K.S, célibataire, niveau licence, accouche à la Maternité des orangers à Rabat de triplets qu'elle abandonne. En octobre 2007, M.N accouche dans le même service de jumeaux qu'elle abandonne. En février 2012, une jeune fille de 13 ans violée par une personne de la famille qui l'adoptait, accouche à la Maternité des orangers et abandonne son enfant.

Quelles solutions ?

Certes il faut de la prévention par l'éducation sexuelle (école, associations, parents) et la promotion des méthodes de contraception efficaces. Il faut sensibiliser en faisant du plaidoyer : plusieurs acteurs influents de la société civile, ONG et partis politiques et religieux, se sont déclarés favorables à une libéralisation partielle de l'avortement. Plusieurs groupes de députés sont actuellement en train de travailler sur un projet ou une proposition de loi. In fine, la légalisation de l'avortement doit passer à notre sens par l'article 453 du code pénal, tenant compte du terme "santé" dans son sens large.

En conclusion, une libéralisation de l'avortement même partielle, jusqu'à 14 semaines d'aménorrhée quand la santé physique et psychique de la femme sont menacées et jusqu'à 20 semaines d'aménorrhée dans les cas de malformations fœtales, n'aurait que des retombées positives : réduction de la morbidité et de la mortalité maternelle dues à l'avortement, exercice pour les médecins dans un cadre légal et donc dans des conditions sanitaires satisfaisantes, et enfin transparence vis-à-vis du monde ce qui rendrait le Maroc plus crédible.

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