23/09/2019 14h:55 CET | Actualisé 23/09/2019 14h:55 CET

Au Maroc, le tourisme va mal, la faute au bricolage institutionnel

"Ministère et office du tourisme n’ont plus de légitimité pour exister. Ils ont failli à leur mission."

Andia via Getty Images
Des touristes dans la médina d'Essaouira.

TOURISME - L’observatoire du tourisme vient d’annoncer les derniers chiffres du secteur. 7,544 millions de touristes ont visité le Maroc à fin juillet 2019. Depuis, les superlatifs positifs fusent dans la majorité des médias de la place. Pourtant, nul n’est sans savoir que près de 50% de ces touristes sont nos compatriotes Marocains résidents à l’étranger (MRE). Le fait que la célébration de l’Aïd el Kebir se soit déroulée en août a fortement incité les MRE à vivre l’ambiance de la fête religieuse au pays.

Il faut prendre les annonces de l’observatoire avec beaucoup de relativisme, car le rapport du comité d’experts “COMEX” préconise la refonte de l’observatoire pour disposer d’un outil “efficient et utile”.

Un retour en arrière s’impose. Le 10 janvier 2001 est lancée la vision Maroc 2010 dont l’un des objectifs est d’amener le nombre de touristes de 4.4 millions à 10 millions. 9 ans plus tard, échec! Il a fallu attendre jusqu’en 2013 pour atteindre cet objectif. En 2018, soit 8 ans après la vision Maroc 2010, le nombre de touristes a augmenté de 2 millions pour atteindre les 12 millions. Un chiffre qui annonce déjà le glas de la dernière stratégie touristique Maroc 2020 présentée au roi en novembre 2010 et qui ambitionnait d’atteindre 20 millions de touristes mais aussi de faire du pays la 20ème destination mondiale.

Nouvel échec et cette fois-ci il est doublement cuisant. D’abord, la Tunisie, notre principal concurrent, est entrée en récession touristique avec le Printemps arabe depuis décembre 2010 ainsi que l’Egypte en 2011 mais le Maroc n’a pas pu profiter de la situation. Et, ensuite, des chiffres où les MRE représentent la moitié. Cela fausse complètement la perspective puisque les MRE viennent au pays pour rendre visite à leurs familles. Ils n’ont donc besoin d’aucune promotion pour “entretenir leurs liens familiaux”.  En 2018, ils ont été près de 5.5 millions de MRE à se rendre au pays.

Pas plus de chance pour le Plan Azur qui, lui aussi, a essuyé un échec édifiant. En 18 ans, seules les stations de Saïdia et Taghazout viennent d’être achevées. Et malgré les efforts consentis, depuis 2013, ils ne sont, en réalité, que près de 5 millions de touristes étrangers à se rendre au Maroc chaque année.

Quand le Maroc a commencé à devenir une destination touristique, c’était à l’initiative du général Lyautey pendant le protectorat et ciblait les Français (pour leur repos) et les personnes fortunées du moment. Avec l’indépendance, le Maroc est resté axé sur la stratégie de Lyautey! Le tourisme de luxe.

Pendant la crise du golfe en 1990, le tourisme national a montré qu’il était utile. De manière générale, quand le tourisme international est en berne, les Marocains, MRE et nationaux, sauvent en partie le secteur même si, auparavant, aucun effort n’avait été fait pour encourager les nationaux à visiter leurs pays. 

À l’arrivée des réseaux sociaux, nouvelle opportunité, nouveau ratage pour le ministère et l'office du tourisme.

Estimé peu cher par rapport à l’Europe, le niveau de vie au Maroc permet à de nombreux retraités français d’y trouver leur compte et viennent y passer entre 4 et 6 mois. Le Marocain moyen, lui, est désormais convaincu que passer ses vacances à l’étranger lui coûtera moins cher que dans son propre pays. Depuis plus de 10 ans, les Marocains préfèrent l’Espagne, la Turquie et aujourd’hui l’Indonésie et la Thaïlande, entre autres destinations.

Entre 2013 et 2018, le nombre de Marocains ayant voyagé en Espagne a triplé, passant de respectivement 68.354 à 194.175 personnes. Pour la Turquie, il a été multiplié par presque 13 passant de 13.789 à 176.538 pour la même période citée plus haut, selon un article de la MAP. Avec les applications comme Booking ou Airbnb, on peut trouver des hébergements même à Paris moins cher qu’au Maroc.

Avec la généralisation des cybercafés partout au Maroc durant les années 2000, les autorités compétentes en matière de tourisme n’ont pas compris qu’Internet était une incroyable opportunité pour faire la promotion du Maroc en ciblant notamment ces touristes qui partageaient leurs photos avec leurs proches. Et à l’arrivée des réseaux sociaux, Facebook, Instagram, Youtube, nouvelle opportunité, nouveau ratage pour le ministère et l’office du tourisme. Ils ne proposent aucune communication basée sur l’expérience des utilisateurs de ces réseaux.

Cette inertie ne date pas d’aujourd’hui mais de bien longtemps, très longtemps (années 90), quand les chaînes satellitaires se sont propagées à travers le globe. Les autorités ont manqué leur première forme de communication innovante pour l’époque: créer une chaîne satellitaire touristique. Car malgré tout, vu l’importance du secteur pour le pays, le Maroc aurait dû penser à ce genre de projet. Aujourd’hui, ça serait complètement inutile!

Au Maroc, il existe de nombreux instagrammeurs qui partagent, chacun à son niveau, leur amour du pays avec des photos et vidéos. Chacun d’eux est un ambassadeur de son pays à travers son réseau. Et en parallèle, des blogs sont publiés et des pages Facebook dédiées au tourisme au Maroc créées. Aucun des deux, ministère et office, n’a pensé à en profiter ni à lancer à ce jour des assises du tourisme digital permettant aux internautes d’échanger et de proposer des idées pour des stratégies digitales inspirées de leurs expériences. Pourtant, la communication sur les réseaux sociaux est un complément nécessaire aux assises traditionnelles du tourisme. Sur ce coup, il n’est pas trop tard!

Une autre opportunité qui aurait pu contribuer à une meilleure compréhension des besoins des touristes de la part des responsables est celle du couchsurfing. Il s’agit d’un processus basé sur l’échange culturel. Pour être membre de la communauté, il faut héberger gratuitement des touristes ou partager du temps avec eux. C’est ce qu’une communauté d’un peu plus de 10.000 membres faisait au Maroc (1.000 à Casablanca) en 2010. C’était un tourisme durable et authentique avant l’heure.

Dans cette nouvelle ère de développement, il n’y a plus de place pour le bricolage ou les réalisations mitigées.

Depuis des décennies, des touristes arrivés au Maroc par voie terrestre ou aérienne ont rempli la fameuse fiche d’embarquement/débarquement aujourd’hui supprimée. Mais grâce aux numéros de leur passeport, les autorités compétentes ont-elles idée du nombre de touristes qui reviennent au Maroc? Les hôtels pourraient répondre à cette question s’ils assuraient une bonne gestion client. Les tableaux de bords du ministère du tourisme ne contiennent pas en tout cas cette information pourtant importante si l’on veut agir.

Dans cette nouvelle ère de développement à laquelle appelle le roi Mohammed VI dans son discours, il n’y a plus de place pour le bricolage ou les réalisations mitigées. Alors, disons-le, honnêtement, les stratégies touristiques du royaume ont toutes échoué! Il y a eu une impulsion qui s’est figée dans le temps et s’est éparpillée donnant pour fruit les résultats que connaît le tourisme aujourd’hui.

Ministère et office de tourisme n’ont plus de légitimité pour exister. Ils ont failli à leur mission.

Et voilà que le Maroc annonce qu’il organise la 24ème Assemblée générale de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) en 2021. Comme si cet événement est une consécration du tourisme national. Quelles réussites dans ce domaine avons-nous à faire valoir? Qu’avons-nous à y gagner? D’autant plus que le Maroc a été élu au conseil exécutif de l’OMT pour un mandat de 4 ans le 16 septembre 2015. Que peut apprendre le Maroc avec l’organisation de cet événement?

Avec la régionalisation, chaque région doit prendre en main son destin touristique. Chaque ville, chaque commune doit produire pour le touriste un contenu spécifique à chaque région, à chaque ville. Toutes les villes doivent s’afficher sur les réseaux sociaux et commencer à produire un contenu destiné à encourager les touristes à venir pour vivre des expériences uniques. Elles n’ont pas toutes le savoir-faire qu’il faut et c’est là qu’elles doivent s’appuyer sur les talents de la communauté Internet du Maroc. Les villes doivent faire du “Maroc web awards” leur tribune, pour trouver l’aide dont elles auront besoin. Le contenu ne doit pas se faire juste en arabe/français/anglais mais dans plusieurs langues.

Le Maroc, pays millénaire qui figure dans la littérature des grands écrivains et conteurs à travers les siècles, dispose d’une histoire riche et de paysages magnifiques. Voilà ce qu’on pouvait lire en juin 1962 dans un article du Monde diplomatique: “Le Maroc est sans nul doute au premier rang de ces contrées favorisées qui offrent tout ce que le touriste le plus exigeant peut souhaiter: la diversité des paysages, le pittoresque de l’ambiance humaine, un riche patrimoine monumental et artistique.” 

60 ans plus tard, “l’ambition” est toujours là, le bricolage institutionnel aussi. Face à cette réalité, le tourisme national butera encore.