MAROC
24/07/2019 13h:46 CET

Au Maroc, l'ALCS tire la sonnette d'alarme face à "l'épidémie silencieuse" d'hépatite C

Selon l'association, 5.000 Marocains en meurent chaque année, soit 15 par jour.

FRANCOIS NASCIMBENI via Getty Images

SANTÉ - Cela fait plusieurs années que l’Association de lutte contre le sida (ALCS) tente d’alerter les pouvoirs publics sur “l’épidémie silencieuse” d’hépatite C qui sévit au Maroc. Mardi 23 juillet, l’association, qui a fait de l’hépatite C un de ses chevaux de bataille, réunissait la presse à Casablanca. Une conférence ayant pour but d’alerter les pouvoirs publics et les pousser à adopter un plan national de lutte contre l’hépatite C à temps pour la journée mondiale de lutte contre les hépatites, le 28 juillet prochain.

En 2017, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait que près de 71 millions de personnes à travers le monde souffraient d’une infection chronique au virus de l’hépatite C avec 399.000 décès par an.

Au Maroc, le bilan de cette épidémie est “terrible”. Selon l’association, 5.000 Marocains en meurent chaque année, soit 15 par jour, près de 400.000 citoyens et citoyennes sont infectés par le virus de l’hépatite C et 16 autres le sont nouvellement chaque jour. 

“Un tueur silencieux”

L’hépatite C, “un tueur silencieux”, selon l’ALCS. En effet, il n’y a pas de signes avant-coureurs ou symptômes. Le malade apprend souvent être atteint au moment où lui est diagnostiquée une cirrhose du foi ou un cancer, conséquences d’une hépatite C non traitée. 

Malgré ces chiffres, il n’existe toujours pas de plan stratégique national de lutte contre les hépatites virales. “Avec l’avènement des nouveaux médicaments révolutionnaires (antiviraux à action directe ou AAD), très efficaces et commercialisés au Maroc avec un coût relativement bas, ce lourd bilan ne devrait plus être une fatalité”, estime l’association.

“Aujourd’hui, concrètement, un bénéficiaire du Ramed atteint de l’hépatite C n’a pas accès aux traitements parce qu’ils ne sont pas disponibles dans les hôpitaux”, explique le président de l’ALCS, le professeur Mehdi Karkouri. “Ces médicaments n’ont pas encore été achetés. Si le plan est lancé, il y aura un appel d’offre du ministère de la Santé pour ce médicament, qui est disponible sur le marché”.

Au delà du traitement, l’association réclame également la mise en place d’un dépistage gratuit pour les bénéficiaires du Ramed. “Si le dépistage révèle que la personne est atteinte du virus, elle pourra être référée aux centres de prise en charge, dans les hôpitaux, et avoir accès au traitement. Aujourd’hui un malade doit verser environ 13.500 dirhams de sa poche”, continue le président de l’ALCS.

Les populations vulnérables particulièrement visées

Une somme qui rend l’accès aux soins quasi-impossible pour les bénéficiaires du Ramed mais aussi pour les personnes les plus “vulnérables”, ayant elles-mêmes plus de risques d’être atteintes. “Les personnes les plus vulnérables sont les personnes marginalisées, notamment celles s’injectant des drogues par intraveineuse, les SDF... Nous souhaiterions que, dans cette politique, tous ceux qui doivent avoir accès au traitement l’aient”, ajoute Mehdi Karkouri.

Autre apport d’un plan national, la possibilité pour les régions, notamment celle de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, particulièrement touchée, d’obtenir les financements nécessaires de l’État pour monter des plans d’action. Selon l’ALCS, les prisons sont également confrontées à cette épidémie.

“Une population vulnérable est stigmatisée. Étant déjà membre de cette population, l’accès aux soins lui est limitée d’un point de vue économique, mais aussi à l’information”, explique au HuffPost Maroc le Dr Mohammed Elkhamas, responsable national du projet UDI (Usager(e)s de drogues injectables) et du programme réduction des risques à l’ALCS. ”C’est beaucoup de barrières qui influencent l’accès à l’information, au dépistage et au traitement”.

Le test, similaire à celui du sida, requiert le prélèvement de seulement une goutte de sang est est très simple à faire. “Il faut les structures pour le faire, mais faire le test et ne pas pouvoir donner de traitement après, ce n’est pas éthique”, explique au HuffPost Maroc Fouzia Bennani, directrice générale de l’ALCS.

Si les personnes dépistées par l’association sont surtout des populations dites “marginalisées”, elles ne sont cependant pas les seules concernées par cette maladie. “La population concernée par l’hépatite C est plus large. Elle touche les personnels de santé, les hémophiles, les hémodialysés, des personnes confrontées donc à des explorations fréquentes avec des instruments parfois souillés de sang”, explique au HuffPost Maroc le Dr Mohammed Elkhamas.

“Soulager le budget d’État et des citoyens”

Au cours de cette conférence, plusieurs membres de l’association ont donné leur expertise sur cette question. Beaucoup ont notamment pointé du doigt le fait que le médicament n’est prescriptible que par les gastroentérologues, et non les généralistes, une mesure due à une directive qu’ils espèrent voir bientôt dissoute.

Selon un des intervenants, des malades seraient décédés à Nador parce que la ville n’a pas de gastroentérologues. “Cela n’a pas de sens, à Nador certes ils n’ont pas ces spécialistes, mais ils ont une médecin spécialiste des maladies infectieuses pour qui le traitement de l’hépatite C est une routine. C’est purement bureaucratique”, regrette le Dr Mohammed Elkhamas.

Un plan qui, à long terme, permettrait également de “soulager le budget d’État et des citoyens en évitant un coût relatif à la prise en charge de l’infection et de ses complications estimé de 44-52% du produit national brut”, rapporte l’ALCS, citant une étude menée dans le cadre du projet de plaidoyer pour l’accès universel au traitement de l’hépatite C.

“L’accès au traitement au Maroc permettra de sauver plus de 71.000 vies et prévenir 140.000 nouvelles infections d’ici 2050, prévenir la survenue de cancer chez 37.375 Marocains et de la cirrhose décompensée chez 29.814”, affirme la même source.

Parmi ses recommandations, l’association réclame également le lancement urgent de l’appel d’offre d’achat des AAD et du plan stratégique de lutte contre les hépatites virales, une baisse du coût du diagnostic et des médicaments génériques, et enfin la prise en charge du diagnostic et du traitement par le Ramed et sa généralisation aux populations vulnérables.