MAROC
13/07/2018 17h:07 CET

Au Maroc, la majorité gouvernementale ne tient plus qu’à un fil

Sur fond de désamour entre le parti de la lampe et celui de la colombe, et de dissensions internes au PJD.

pjdma

POLITIQUE - Les spéculations vont bon train sur le maintien de la coalition gouvernementale actuelle, sur fond de cristallisation des tensions entre le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Parti de la justice et du dévéloppement (PJD) et de fortes dissensions à l’intérieur du parti de la lampe. Dénué d’armature idéologique et incapable de répondre à la mise sous pression sociale découlant du Hirak et de la campagne de boycott, l’attelage hétéroclite de l’exécutif semble plus que jamais promis au démantèlement, sur fond de mouvements stratégiques de part et d’autre. Analyse.

Méthode Coué? À tous ceux qui l’interpellent sur les très fortes tensions qui traversent la majorité gouvernementale, Saad-Eddine El Othmani répond invariablement que le gouvernement “travaille” dans des “conditions normales”. Faut-il y voir une incantation sous forme de prophétie auto-réalisatrice, à l’heure où les observateurs s’accordent à dire que rien ne va plus dans la maison El Othmani?

“D’une direction quasiment bicéphale, entre d’un côté Aziz Akhannouch, qui contrôle les portefeuilles économiques, et El Othmani d’un autre avec les ministères sociaux et de l’équipement, le gouvernement est passé à une absence quasi-totale de leadership avec l’affaiblissement substantiel du patron du RNI suite à la campagne de boycott. Dans ce contexte, il est légitime de se demander s’il y a encore un pilote dans l’avion de l’exécutif et si le RNI a intérêt à continuer à associer son image à ce gouvernement”, confie au HuffPost Maroc, sous couvert d’anonymat, un membre de la direction du RNI, sans toutefois dire s’il est favorable à une sortie de sa formation de la coalition gouvernementale… Un autre membre du RNI reconnait, toutefois, que la situation est si difficile pour le parti que celui-ci serait prêt à suivre l’exemple du parti de l’Istiqlal. Ce qui imposerait, le cas échéant, ajoute-t-il à notre rédaction, la tenue d’un congrès extraordinaire pour élire un nouveau secrétaire général.

Des dernières semaines éprouvantes pour la majorité 

Il faut dire que les semaines passées ont été particulièrement éprouvantes pour l’attelage improbable que constitue le PJD et le RNI. Principale pierre d’achoppement: le rapport sur les hydrocarbures établi par la commission ad hoc du parlement, qui met clairement en cause – malgré plusieurs tentatives d’édulcoration- la responsabilité des distributeurs de carburant, dont Afriquia, propriété de Akhannouch, en matière d’explosion de leurs marges suite à la libéralisation des prix et la fin de la compensation.

Pour le RNI, le fait que plusieurs cadres du PJD aient repris à leur compte les chiffres dévoilés par le rapport –l’on parle de près de 15 milliards de dirhams additionnels engrangés par les pétroliers– constitue un “coup de canif” dans le contrat entre le parti de la lampe et celui de la colombe. Or, pour les islamistes, il ne peut être question d’invoquer un rapport parlementaire pour prétexter une dislocation de la solidarité gouvernementale. En bref, deux visions radicalement différentes s’opposent.

Il faut dire que le RNI a été plus qu’éprouvé par la campagne de boycott où son chef était directement visé. Si ce dernier s’est astreint à une diète médiatique sévère, imité par son groupe privé qui n’a fait aucun commentaire sur la campagne de boycott, certains mouvements stratégiques ces dernières semaines indiquent que le parti s’apprête peut-être à enclencher le plan “A”, comme Aujjar.

Un plan “A” comme Aujjar pour diriger le RNI?

Depuis son entrée au gouvernement, le ministre de la justice avait pris soin de ne s’exprimer que sur les sujets entrant directement dans le cadre de ses prérogatives. Mais depuis quelques semaines, Mohammed Aujjar est mis en avant de manière particulièrement visible: participations multiples à des émissions de télévision, de radio, et interviews données à des médias en ligne, le ministre de la justice est partout et s’exprime sur une palette de sujets très large.

Il n’en fallait pas plus pour que les observateurs du dossier y voient une rampe de lancement afin de préparer une mise sur orbite du ministre de la Justice afin de remplacer Aziz Akhannouch. Interrogés à ce sujet par le HuffPost Maroc, plusieurs membres de la direction du RNI préfèrent botter en touche, tout en soulignant que “si le poste venait à être vacant, Aujjar constituerait un excellent candidat”, rappelant que ce dernier a toujours été parmi les candidats “naturels” du parti, hormis la parenthèse où il fut opportunément nommé ambassadeur auprès des Nations unies à Genève, sur proposition de l’ancien patron du RNI, Salaheddine Mezouar, qui voyait vraisemblablement en cette ambassade la meilleure solution pour éloigner cet homme fort du parti….

Un “cercle des patriotes”, pour quoi faire?

Sauf que ce bel ordonnancement ne semble pas être tout à fait du goût du patron actuel du RNI, ce dernier ayant préparé de son côté les jalons lui permettant de reprendre la main et de garder le contrôle de son parti. Convaincu que le boycott s’essoufflera, le milliardaire originaire du Souss a ainsi mis en ordre de marche ses partisans afin de tenter de “bétonner” ses positions, notamment auprès des élites urbaines de Casablanca et Rabat, considérées comme le cœur de l’électorat du parti.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le lancement du think-tank “Le Cercle des Patriotes” à Casablanca hier en fin de journée. Élaboré sous l’œil bienveillant du publicitaire Chakir Fassi-Fihri, proche de Akhannouch et patron de l’agence Saga, le Cercle des patriotes a tenté de réunir le ban et l’arrière ban des élites économiques afin de présenter les axes d’un “nouveau modèle de développement”. Sauf que l’initiative a fait grincer des dents notamment au sein des cadors du PJD, qui lui reprochent notamment une sémantique approximative, de vouloir convaincre des cibles déjà acquises, voire l’usage d’un langage guerrier opposant les “patriotes” aux “traitres à la nation”. Dans les couloirs, les mauvaises langues estimaient même qu’un cercle ne peut induire comme dynamique que de “tourner en rond”. Ambiance.

Hamieddine, empêcheur de tourner en rond?

Hasard du calendrier, la mise sur rampe de lancement du think-tank d’Akhannouch a coïncidé avec un autre évènement politique majeur, la “fuite” -inexpliquée à ce jour- sur le site officiel du PJD d’une courte vidéo d’Abdelali Hamieddine, sénateur et cadre influent du parti, dans laquelle ce dernier se livre à une attaque méthodique à l’encontre de la forme actuelle de la monarchie, à travers un exercice alambiqué où il mêle références historiques et lecture très personnelle de la Constitution de 2011. Considéré comme l’un des “faucons” du PJD, partisan d’une ligne dure, Hamieddine a contribué à crisper encore plus les relations entre les islamistes et le RNI, ces derniers voyant dans sa sortie le franchissement d’une “ligne rouge” indiscutable. Une tentative de rétropédalage en affirmant notamment que ses mots ont été “sortis de leur contexte” et qu’ils étaient réservés au dialogue interne du parti, lors duquel ils ont été prononcés, n’y fera rien. Reste que le PJD a annoncé avoir ouvert une enquête au sein
même de son équipe pour remonter l’origine de la publication surprise de cette vidéo.

Pris ensemble, tous ces éléments concourent à démontrer que la coalition actuelle ne sera vraisemblablement pas en état de tenir jusqu’à la fin de la mandature législative, et que quand bien même elle arrivait à se maintenir, ce serait dans un état de faiblesse assez prononcé. Dans ce contexte, la plupart des acteurs rongent leur frein en attendant le discours du Trône qui doit être prononcé à la fin du mois, considéré comme l’évènement politique majeur en matière de fixation du cap de la nation.