19/10/2018 15h:40 CET | Actualisé 19/10/2018 16h:32 CET

Au Maroc, la culture du "gain avant la qualité"

"Le savoir-faire, l’expertise ou des brevets ne sont que peu, voire pas du tout appréciés et aucune valeur ne leur sera accordée."

Pattanaphong Khuankaew / EyeEm via Getty Images

ÉCONOMIE - Pourquoi n’arrive-t-on pas à réellement décoller au Maroc malgré les nombreux atouts naturels, humains et historiques du pays? Pourquoi encore autant de pauvreté, de disparités sociales entre riches et pauvres, autant de chômage des jeunes, de décrochage scolaire? Pourquoi l’économie marocaine stagne et continue à se baser en premier lieu sur l’export des matières premières? Pourquoi les systèmes d’éducation et de santé sont en faillite totale?

Trois maux n’ont de cesse de gangrener le modèle de développement marocain et par conséquent empêchent tout véritable progrès économique, humain et social: (1) la culture du “gain avant la qualité” dominant les activités économiques; (2) les rapports humains fondés principalement sur la domination et la crainte; (3) l’homme (le citoyen) n’est pas au centre du modèle de développement. Dans cette tribune, le premier phénomène, la culture du “gain avant la qualité”, sera analysé. Les deux autres aspects seront publiés prochainement sous forme d’articles séparés.

L’observation attentive des échanges économiques entre acteurs locaux révèle, au delà des apparences, un fait frappant, quasi systématique: le gain d’abord et ce avant toute autre considération. Ainsi, la qualité du service rendu ou produit vendu, la satisfaction et fidélisation du client passeront bien loin derrière l’envie d’encaisser. Que les choses soient claires, le gain matériel libre est bien évidemment un moteur légitime et même nécessaire dans toute société adoptant le modèle économique libéral. Ce qui est regrettable, par contre, c’est ce constat quasi systématique où le gain de l’argent, au lieu de jouer le rôle du moteur, prend le dessus sur tout et devient l’objectif premier, voire souvent le seul objectif.

Les conséquences de cette culture du “gain avant la qualité”, de la plus petite TPE à la plus grande entreprise employant des milliers de travailleurs, sont multiples. D’abord l’investissement en recherche et développement (R&D) par le secteur privé est un des plus bas au monde. Dans les meilleurs des cas, les investissements seront dirigés vers la multiplication du même modèle de production, visant à augmenter le chiffre d’affaires et, parfois, la marge bénéficiaire sans aucune prise de risque. Les investissements de type R&D, à risque, sont pourtant nécessaires pour améliorer la qualité et donc la compétitivité des produits et services dans les marchés libres. De fait, la majorité des entreprises marocaines, petites ou grandes, s’orientent en premier vers des activités de commerce ou de services ou, dans le meilleur des cas, de transformations simples utilisant de vieilles technologies et conduisant à des produits à très faible valeur ajoutée.

Y a-t-il dans le paysage des grandes entreprises au Maroc une dont les dirigeants se seraient fixés des ambitions telles que conquérir les marchés mondiaux avec des produits industriels innovants, de haute valeur ajoutée et de qualité dépassant les compétiteurs internationaux? Proposer des produits innovants, rendus possibles grâce à des investissements R&D, nécessite d’abord une culture où la valeur première de l’entreprise est la satisfaction des clients. Ensuite, ces entreprises doivent être confrontées à une concurrence loyale. Et enfin, elles doivent consacrer une partie significative de leurs bénéfices à des investissements en R&D, dont la rentabilité s’inscrit sur le long terme. La situation où des entreprises quasi-monopolisent des marchés nationaux, via des mécanismes peu transparents, où le pouvoir politique se mêle au pouvoir économique, n’est certainement pas génératrice d’entreprises réellement compétitives à l’échelle internationale. La culture consistant à se contenter d’une marge sûre, aussi faible soit-elle, sans aucune volonté de prise de risques, conduit bien évidemment à une stagnation du tissu industriel et son dépassement rapide par la concurrence venant de pays où les entreprises innovent sans cesse.

Les plus grandes entreprises marocaines, actives dans l’industrie, n’arrivent donc à exporter que rarement, par exemple les phosphates et quelques produits agroalimentaires. Les rares exportations industrielles significatives du Maroc sont donc rendues possibles grâce à une compétitivité conférée par des richesses naturelles et non pas par l’intelligence et la créativité des hommes. En effet, les phosphates, les légumes, les fruits, la sardine, l’huile d’argan, n’ont pas été inventés par les Marocains! Des transformations agroalimentaires simples faisant appel à des techniques datant du 19e siècle, telles que la pasteurisation du lait, nécessitent encore des investissements et le savoir-faire d’entreprises étrangères. Exposons un exemple révélateur: la société sud-coréenne LG réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 130 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB de tout le Maroc! LG est devenu un acteur mondial dans plusieurs secteurs tels que l’électronique ou l’électroménager grâce à l’innovation et la culture de la qualité. Aucun avantage compétitif naturel n’a permis à cette entreprise de conquérir les marchés mondiaux, y compris les pays industrialisés riches, autre que le capital humain et le savoir-faire accumulé au fil des années. Une seule entreprise internationale d’un pays qui était plus pauvre que le Maroc dans les années soixante produit donc plus de richesses que les 35 millions de Marocains.

Les entreprises présentes à l’échelle internationale choisissent donc un modèle d’affaires visant à percer des marchés grâce à une vraie compétitivité et fondant leur existence même sur la valeur de “la qualité d’abord”, partagée depuis le PDG jusqu’au simple ouvrier. Ce modèle n’est simplement pas possible si l’entreprise vise avant tout à sécuriser le bénéfice dans un marché où les règles de concurrence libre ne sont pas respectées. Les cadres, employés et ouvriers d’une telle entreprise ne se retrouveront pas dans cette identité du “gain avant la qualité” car elle a comme première conséquence le déni de leur contribution au succès de l’entreprise. Par conséquent, la notion d’excellence dans les tâches à accomplir, que chaque salarié devrait porter, disparaît au profit de sentiments d’exploitation et d’injustices et donc, à l’extrême, d’un “je m’enfoutisme”. Il n’est pas surprenant que la productivité des citoyens actifs au Maroc reste une des plus faibles au monde, comme cela a été confirmé par les données.

La culture du “gain avant la qualité” a une autre conséquence importante sur l’appréciation de la richesse. En effet, au Maroc, seuls les biens tangibles tels que des terrains, des bâtiments, des machines ou liquidités sont considérés à leur juste valeur comme richesse et peuvent être utilisés dans les échanges ou comme argument de négociations commerciales. Des biens intangibles, comme le savoir-faire, l’expertise ou des brevets ne sont que peu, voire pas du tout appréciés et aucune valeur ne leur sera accordée. De ce fait, l’économie du savoir reste malheureusement quasi inexistante dans ce pays. Pire, les institutions académiques, censées pratiquer la recherche et générer des inventions potentiellement commercialisables, après développement par les entreprises, investissent massivement dans les bâtiments et au mieux les équipements mais pas ou peu dans les activités de recherche.

Le statut du chercheur est inexistant et reste associé au statut d’enseignant. Plusieurs universités continuent à déposer des demandes de brevets nationaux et internationaux (PCT) mais aucune demande de brevet international n’a abouti à des phases nationales dans des pays pouvant être des marchés cibles de taille décente, à une ou deux exceptions près. Il est souvent annoncé que le Maroc consacre environ 0,7% de son PIB à la recherche publique. Cela veut dire que pour les dix dernières années seulement, en supposant que la moyenne du PIB était de 100 milliards de dollars/année, le Maroc a dépensé 7 milliards de dollars dans la recherche. Ces investissements n’ont encore permis de produire aucune invention valorisable ayant fait l’objet d’une commercialisation à l’échelle internationale. Ce constat est simplement révélateur d’une faillite totale des institutions académiques universitaires du Maroc, publiques ou privées. Il est temps de revoir le modèle et la gouvernance de ces institutions en matière de recherche et valorisation des résultats de cette recherche.