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10/06/2019 15h:30 CET | Actualisé 10/06/2019 15h:30 CET

Au lieu de s’en prendre à la vraie issaba politique, le régime s’en prend à Louisa Hanoune

Getty Editorial

Si on voit en l’emprisonnement de Louisa Hanoune une juste sanction de son « bouteflikisme », elle dont le parti n’a jamais siégé dans les gouvernements du président déchu, quel châtiment devrait-on réserver aux cinq piliers de l’Alliance présidentielle, tous encore en liberté ? Et quelle punition infliger à ces millions qui votaient Bouteflika, pour qui elle n’a jamais appelé, elle, à voter ? N’a-t-elle pas au moins le droit, comme eux, de revenir de son « soutien » à « Fakhamtou » ailleurs qu’à la prison militaire de Blida ?

Louisa Hanoune est en prison, accusée d’avoir participé à un complot « contre l’autorité de l’armée » avec les ex-généraux Mohamed Mediene et Bachir Tartag, et le frère du président déchu Saïd Bouteflika. A supposer que la réunion à laquelle elle a assisté avec ses co-inculpés fût secrète et conspiratoire, ses accusateurs ignorent-ils que le régime, si soucieux qu’il puisse paraître de la « légalité », a toujours fonctionné par réunions secrètes, informelles, de décideurs tout aussi secrets et informels ?


Mais c’est là une autre histoire, et ce n’est pas l’objet de cette contribution. Car il n’y a pas que la justice militaire, semble-t-il, qui en veut à Louisa Hanoune. La « rue », la célèbre « rue », la voue aussi aux gémonies, et lui refuse le qualificatif de détenue politique au prétexte qu’elle était « boutéflkieinne ». Or, une telle accusation a besoin d’être démontrée. Si elle s’est montrée plus que conciliante avec Abdelaziz Bouteflika et prenait soin de l’épargner lorsqu’elle fustigeait son entourage pour « pro-impérialisme » ou « néo-libéralisme », Louisa Hanoune n’a jamais soutenu sa candidature à la Présidence, ni s’est mobilisée à ses côtés lors de ses quatre campagnes électorales. En 1999, elle n’a pas pris part aux présidentielles, et en 2004, 2009 et 2014, elle s’est présentée à ces élections contre lui. Son parti n’a voté aucun projet de budget depuis 1999 ni aucun de ces projets de lois adoptés avec zèle par les partis de l’Alliance présidentielle, dont certains, aujourd’hui, toute honte bue - et je parle ici précisément du MSP - font figure d’anti-Boutéflikiens de toujours.


Certes, Louisa Hanoune incluait Abdelaziz Bouteflika dans le présumé dernier carré des défenseurs de la souveraineté nationale. C’était une erreur politique mais cela suffit-il pour l’assimiler au « martyr vivant » Djamel Ould Abbès, à celui qui se décrivait comme un « crocodile » ayant le « sens de l’Etat », Ahmed Ouyahia », au parfait caméléon qu’est Abderezak Mokri, à l’islamiste DRS Ammar Ghoul ou à son alter ego moderniste, Amara Benyounes ? Son parti à elle n’a jamais rejoint l’Alliance présidentielle : bien au contraire, il l’a souvent dénoncée. Il ne siégeait pas au gouvernement, contrairement aux partis de Messieurs Ould Abbès, Ouyahia, Mokri, Ghoul et Amara Benyounes, qui peuvent être tenus pour coresponsables des calamités qu’endure l’Algérie depuis 1999 et même, pour certains, depuis avant. Enfin, le PT exigeait de ses élus de contribuer à sa caisse en lui reversant une part substantielle de leurs indemnités parlementaires. Qu’en est-il des organisations de ces messieurs, tous encore en liberté, faut-il le rappeler ? Beaucoup de leurs députés et sénateurs ne se rendaient même pas à l’assemblée, sinon pour la verrouiller avec chaînes et cadenas, gardaient pour eux-mêmes la totalité de leurs indemnités et usaient de leur statut pour élargir leurs réseaux de clients et de protecteurs.

Des errements politiques sont autre chose que l’appartenance à la « issaba »

La question, naturellement, se pose de savoir pourquoi le PT s’obstinait à épargner Abdelaziz Bouteflika lors même qu’il critiquait ses alliés et la politique de ses gouvernements. Cette attitude paradoxale semble avoir deux principales raisons. Primo, ce parti fait partie d’un courant d’opinion mondial pour lequel, en ces moments délicats que traversent la planète et notre région, la préservation des Etats-nations vaut bien quelques alliances, aussi périlleuses soient-elles, avec des factions des régimes en place, trop rapidement estampillées « patriotiques » comme si elles l’étaient par essence et devaient l’être jusqu’à la fin des temps. Secundo, au sein de ce courant, le PT est, depuis 1997, date de son entrée à l’Assemblée, une organisation-phare comptant quelques députés, disposant d’un accès relativement aisé aux médias et ayant une certaine capacité de mobilisation. Par conséquent, sa survie politique avec ces avantages relatifs garantissait à ce courant une certaine visibilité médiatique non seulement en Algérie mais aussi ailleurs. De la conjugaison de ces deux raisons s’est formée cette attitude volontairement acritique envers Abdelaziz Bouteflika, qu’on s’entêtait à présenter comme un homme immunisé par son passé de « moudjahid » contre la tentation de céder aux pressions des grandes puissances sur les questions de souveraineté nationale.


Bien qu’elle ne se soit illustrée ni par une adhésion à l’Alliance présidentielle ni par une participation aux gouvernements Bouteflika ni par quelque soutien que ce soit à leur politique socio-économique, cette attitude était, objectivement parlant, une attitude de « soutien critique », comparable à celle du PCA-PAGS à l’égard des régimes d’Ahmed Ben Bella et de Houari Boumediene. Elle était proprement contre-nature rapportée à l’histoire du PT, tellement elle apparaissait en rupture avec le discours de son ancêtre direct, l’Organisation socialiste des travailleurs (OST), très critique envers la politique de « soutien critique » du PAGS. Elle révélait une négligence étonnante de deux faits avérés. Le premier est que bien avant la maladie d’Abdelaziz Bouteflika, la « issaba » agissait au grand jour, multipliant les déprédations et les projets de pillage, ce qu’elle ne pouvait faire sans l’accord du chef de l’Etat, omnipotent pour ne pas dire simplement monarchique. Le second est qu’au plus fort du socialisme spécifique algérien, Abdelaziz Bouteflika faisait figure d’homme de droite, prêt à céder sur des questions de souveraineté nationale, comme le montre son positionnement modéré lors du contentieux pétrolier franco-algérien ayant précédé les nationalisations des hydrocarbures de février 1971.

Et ces millions d’ex-Bouteflikiens doivent-ils goûter à la prison militaire ?

Ainsi, cette attitude conciliante du PT envers Abdelaziz Bouteflika n’exprimait-elle pas la volonté de prendre part à la gigantesque prédation organisée par la « issaba ». Elle était inspirée par un faux calcul politique. Souvenons-nous-en : Louisa Hanoune ne prenait pas part à ces cérémonies où l’on offrait des juments barbes au portrait encadré de dorures d’Abdelaziz Bouteflika et ne s’adressait pas à son effigie comme le faisait la bande des cinq avec une passion digne d’authentiques déments. Surtout, elle n’a jamais franchi ce Rubicon traversé à cors et à cris par les islamistes du MSP et de TAJ et les modernistes du MPA dès que le DRS leur en avait intimé l’ordre : elle n’a pas co-gouverné avec le FLN et le RND, principales organisations politiques de la « issaba ». Bien au contraire, elle a dénoncé les pillages auxquels celle-ci se livrait dans une totale impunité. Tout Algérien doué d’une bonne mémoire et d’un minimum de bonne foi se souviendra qu’elle a mené campagne contre le projet de loi sur les hydrocarbures préparé par l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil, le protégé d’Abdelaziz Bouteflika, et que la conjugaison de cette campagne, du mécontentement de hauts cadres de Sonatrach et d’un changement de conjoncture énergétique international, a contraint le régime à faire réviser ce texte après qu’il a été adopté, au grand dam de son concepteur, ami des multinationales.


Si on dénie à Louisa Hanoune le statut de détenue politique et voit en son incarcération une juste sanction de son « bouteflikisme », elle dont le parti n’a jamais siégé dans les gouvernements du président déchu, quel châtiment exemplaire doit-on réserver aux cinq piliers de l’Alliance des prédateurs, tous encore en liberté, faut-il le re-rappeler ? Et quelle punition doit-on infliger à ces millions qui votaient Abdelaziz Bouteflika et dont beaucoup, aujourd’hui, se prennent probablement pour des vrais révolutionnaires ? N’a-t-elle pas au moins le droit, comme eux, de revenir de son « soutien » à « Fakhamtou » ailleurs qu’à la prison militaire de Blida ?