TUNISIE
10/09/2018 17h:14 CET

Colibe: Au delà du rapport, cette ONG américaine y voit une bataille politique

Le rapport de la Colibe, le coup de maitre de Béji Caïd Essebsi ?

NurPhoto via Getty Images

Sans doute, le rapport de la Colibe a mis à nu la dichotomie de la société tunisienne. La question taboue relative à la religion comme étant source de droit a refait surface ouvrant sérieusement le débat.

Des manifestations, des échanges tendues... la Tunisie vit depuis quelques semaines un véritable bouillonnement. Pourtant, cette pomme de discorde a toujours existé. “La place des droits individuels et de la religion dans la société a toujours été source de division en Tunisie” révèlent Zyeneb Ben Ahmed et Sarah E. Yerkes, spécialiste de la Tunisie et du Moyen-Orient à la Fondation Carnegie Endowment for International Peace.

Dans leur article intitulé “Dieu ou l’homme en Tunisie,” publié le 29 août 2018, les deux spécialistes ont mis en exergue la bipolarisation entre les forces laïques et les forces religieuses. Pour elles, les partisans de la Colibe sont ceux qui veulent “s’aligner sur l’identité laïque moderne de la Tunisie, qui caractérise le pays depuis l’ère Bourguiba”. Alors que “les opposants du rapport sont ceux qui sont à l’encontre de l’identité arabo-musulmane du pays et de ses valeurs religieuses et sociales”.

Conscientes de la fragilité de la situation, les deux auteurs ont mis l’accent sur le contexte choisi par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, pour commander un tel projet avec les enjeux actuels. Un dernier coup de poker pour ce dernier à l’aube des élections présidentielle et législatives de 2019. 

“Le rapport a été publié alors que les principaux acteurs politiques commençaient à se préparer aux élections présidentielle et législative de 2019, soulevant ainsi les enjeux politiques pour le président et les députés” notent-elles. Et d’ajouter que “ce rapport a été est également publié en pleine crise politique” marquée par une guerre froide entre le chef du parti au pouvoir Nidaa Tounès, Hafedh Caïd Essebsi, et le Chef du gouvernement, Youssef Chahed.

“La lutte pour le rapport n’est pas simplement une bataille entre les forces progressistes et conservatrices. La réalité est plus complexe” souligne l’article en arguant que “les militants du rapport Colibe ne l’ont pas tous fait pour des raisons religieuses ou culturelles. Beaucoup d’entre eux sont descendus dans la rue pour résister à une domination culturelle du haut vers bas, étrangement similaire aux pratiques de sécularisation des régimes Bourguiba et Ben Ali”.

“La sécularisation a été réalisée en Tunisie via un projet politique agressif imposé par l’État associé à la marginalisation de l’histoire et des traditions islamiques de la Tunisie” expliques les deux auteurs. Pour elles, “ce modèle dur de laïcité, s’est souvent révélé particulièrement libéral. Ainsi, même certaines voix progressistes hésitent aujourd’hui à accepter la sécularisation du haut vers le bas, qu’elles voient dans le rapport Colibe”. 

Pour contourner l’impasse, le président de la République a “proposé la possibilité d’institutionnaliser les réformes sociales par le biais du parlement. L’adoption de ces recommandations nécessitera donc une législation, ce qui risque de provoquer une polarisation encore plus grande” estiment-elles.

Pour ces deux spécialistes, le chemin à parcourir pour l’instauration des principes évoqués dans le rapport est encore long. “Il reste donc à voir l’avenir des recommandations de la Colibe, qu’elles restent imprimées sur papier ou qu’elles soient institutionnalisées” soulignent-t-elles avant d’ajouter que “jusqu’à présent, le seul effort pour les formaliser a été sur la question des droits de succession”. Un choix qui s’avère judicieux: “la décision de donner la priorité à une politique sociale moins controversée et liée au genre sur des questions telles que l’homosexualité ou la peine de mort était une manœuvre politique brillante” lancent-elles. 

Pour elles, Béji Caïd Essebsi a joué la carte du soutien des droits des femmes pour prendre de l’avance dans la course présidentielle. “Caïd Essebsi ne semble pas véritablement soutenir les droits des femmes, mais son soutien à un changement de la loi sur l’héritage lui permet aussi de renforcer la domination de son parti avant les élections 2019” disent-elles. 

Un coup de maître par lequel le président redonne de l’éclat aux forces laïques du pays, étouffées par la crise. Il tente, également, d’améliorer les perspectives électorales de Nidaa Tounes et fustiger Ennahda pour son programme “rétrograde”.

En effet, “si les dirigeants d’Ennahda s’opposaient à la loi sur l’égalité des successions, la stratégie de normalisation, d’accommodement et d’intégration politique (...) du parti s’effondrerait. En revanche, si Ennahda soutenait la loi d’Essebsi, il est probable qu’elle perde sa base de soutien traditionnelle avant les élections”.

Cependant, cette décision pourrait également être un coup fatal pour le parti d’Essebsi, estiment les spécialistes en expliquant qu’ “elle pourrait facilement faire perdre des partisans qui ne sont pas nécessairement tous en faveur des recommandations de Colibe”.

Jusqu’à présent, la situation est encore floue. Rien n’est encore joué. Néanmoins, bien que les recommandations du rapport Colibe restent encore sujettes à discussion, celui-ci pourrait changer la donne et “réveiller une ligne de démarcation largement inactive au cours des quatre dernières années de consensus entre élites religieuses et laïques”.  

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