LES BLOGS
19/11/2015 09h:00 CET | Actualisé 19/11/2016 06h:12 CET

Attentats de Paris : Cette peur dans notre chair

TERRORISME - La seule chose qui puisse nous sauver est de reconquérir en nous, quelle que soit notre position sociale et nos croyances, ce qui fait notre humanité. Comme le rappelait Camus dans "Les justes", il n'y a rien de plus sacrée que la vie en ce bas-monde. C'est même tout ce qui nous reste.

Adeline Bailleul

TERRORISME - Dans "Ce qui fait une vie", Judith Butler montre que la précarité et la vulnérabilité de certaines existences est dû au fait qu'on ne les reconnait pas en tant que telles.

Nous vivons dans une humanité où certaines vies ne sont pas considérées comme des vies dignes de ce nom. Nous vivons dans un monde où les symboles, les identités, les performances, les normativités de toutes sortes sont devenues plus sacrés que la vie elle-même.

Les réactions aux tragiques attentats qui frappent le monde entier ont quelque chose de salutaire. De nombreux messages d'espoir, de fraternité, de courage, de résistance et d'humanité sont exprimés dans les médias et sur les réseaux sociaux. Des gens expriment leur envie de se relever, de continuer malgré tout, de ne pas céder face à la terreur.

"Nous n'avons pas peur" disent certains à juste titre. Et j'admire leur courage, leur force, leur façon de faire face aux événements avec dignité, en adressant des messages de soutien aux victimes, en organisant des événements pour la paix ou, comme cela se fait actuellement, en allant boire un verre en terrasse d'un café parisien. Des façons de ne pas céder sont exprimées partout mais la peur est bien là chez une grande partie des populations, et sa présence doit être interrogée.

Car la violence des massacres commis à Paris en cette soirée du 13 novembre ne peut être dissociée d'autres violences, physiques ou symboliques, qui souillent l'humanité au quotidien et qui sont admises sur le mode de l'allant de soi dans nos sociétés soi-disant modernes et civilisées.

La peur et la désolation suscitées par les attentats terroristes ne peuvent être dissociées de la peur que font régner les logiques néo-libérales sur les populations gouvernées, que cela soit au niveau des politiques d'austérité en Grèce, des licenciements massifs de salariés ou des logiques managériales violentes dont on sait les dégâts occasionnés à France Telecom ou ailleurs. Nous pouvons dire que nous n'avons pas peur mais nous ne pouvons fermer les yeux sur cette peur, cette terreur, que ressent une grande partie des gens qui nous entourent. Peur de la précarité économique, peur des évaluations de nos performances et de nos compétences, peur du contrôle et de l'autorité parfois violente que l'on exerce sur nous dans les écoles, les entreprises, les institutions.

C'est bien ces angoisses mortifères présentes en nous que les attentats du 13 novembre interrogent au sein du corps social. La peur est là, omniprésente et silencieuse. Je pense à tous les gens partout dans le monde qui sont victimes chacun à leur façon, au quotidien, de mépris, d'insultes, d'humiliations, de violences, d'exclusion.

Antisémitisme, islamophobie, machisme. Stigmatisations des personnes handicapées, des obèses, des étrangers, des homosexuel(le)s, des pauvres, etc. La verticalité des rapports entre les "dominants" et "dominés" dont parlait Bourdieu, et que certains jugent caricaturale, prend tout son sens dans ces apparats sombres dont se pare le vivre-ensemble actuel. Qu'est-ce qui peut nous sauver aujourd'hui ? Le renforcement des logiques sécuritaires ? Les replis communautaires ? Les prières ? Une insouciance libertaire ? Une révolution ? Je ne crois pas.

La seule chose qui puisse nous sauver est de reconquérir en nous, quelle que soit notre position sociale et nos croyances, ce qui fait notre humanité. Comme le rappelait Camus dans "Les justes", il n'y a rien de plus sacrée que la vie en ce bas-monde. C'est même tout ce qui nous reste.

Galerie photo Les hommages sur les lieux des attentats à Paris Voyez les images