TUNISIE
05/04/2018 19h:34 CET | Actualisé 06/04/2018 14h:19 CET

Assistons-nous à une remise en cause de la contraception et de l'avortement en Tunisie? La PDG de l'ONFP Rafla Tej Dallagi s'explique (INTERVIEW)

Certains se sont mobilisés pour tirer la sonnette d’alarme sur un ONFP en péril, guetté pas un personnel médical nonchalant et par des politiques qui veulent s’attaquer à ce sentier d’un modèle de société qui les dérangent.

svega via Getty Images

Fondé en 1973 afin de conduire une politique de naissance qui allait de pair avec les stratégies de développement, l’Office national de la famille et de la population (ONFP), placé sous la tutelle du ministère de la Santé, est une institution qui a contribué durant 45 ans à consolider les acquis des femmes tunisiennes en matière d’accès gratuit aux droits reproductifs et sexuels. Ce n’est pas un hasard si la création de l’ONFP coïncidait avec la légalisation de l’avortement en Tunisie en 1973.

Depuis 45 ans, il y a eu tant de ministres de la Santé qui se sont succédés, et tant de chamboulements politiques. Cette citadelle de la politique démographique a-t-elle subi les aléas des changements des époques et des dirigeants? L’attente et la vigilance qui accompagnent la nomination des PDG de l’ONFP témoignent du poids stratégique de cette institution.

Aujourd’hui, certains se sont mobilisés pour tirer la sonnette d’alarme sur un ONFP en péril, guetté par un personnel médical nonchalant avec la loi et par des politiques qui veulent s’attaquer à ce sentier d’un modèle sociétal qui les dérangent.

Afin d’en savoir plus, le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de la PDG de l’ONFP Rafla Tej Dellagi.

La disponibilité des moyens de contraception 

Alors que la polémique enfle sur la pénurie des pilules contraceptives en Tunisie, la PDG de l’ONFP tient à préciser que cette problématique ne concerne pas les établissements publics: “Depuis 2007 nous n’avons plus le monopole de l’approvisionnement des pilules contraceptives, donc notre approvisionnement est indépendant de celui du secteur privé. Par conséquent, nous n’avons aucun problème de rupture de stock à ce niveau. Idem pour tout ce qui concerne les préservatifs”.

Rafla Tej Dellagi précise qu’en moyenne 80.000 pilules contraceptives sont distribuées chaque année par les institutions publiques de santé.

Si l’ONFP est épargné par la pénurie des pilules contraceptives, il en est autrement pour les stérilets, le moyen de contraception préféré des femmes mariées. Depuis un an, l’ONFP ne dispose d’aucun arrivage de stérilets. La faute à un appel d’offre qui a mal tourné.

Le fournisseur, le seul qui a été retenu, leur a livré des stérilets non-conformes aux normes. Pour lancer un nouvel appel d’offre, il a fallu attendre un an. Entre temps, l’ONFP a rassemblé tout les restes de leurs stocks éparpillés dans les différents planning et les a redistribué, a-t-elle ajouté.

“Il n’y avait pas de rupture de stock à proprement dit mais on rationalisait la distribution”, a expliqué la PDG de l’ONFP.

Les femmes ont été dirigées vers d’autres moyens de contraception comme les pilules ou la méthode injectable, a-t-elle souligné. 

Elle a confié également qu’un nouvel arrivage de stérilets leur parviendra “très bientôt”. Le conteneur est arrivé en Tunisie, les tests de contrôle de conformité sont en train d’être réalisés sur cette nouvelle importation.

Qu’en-t-il de l’avortement?

Plusieurs observateurs ont alerté sur les pratiques du personnel médical hospitalier qui s’abstiendrait d’offrir les services de contraception et d’avortement en avançant leurs croyances morales et religieuses. L’accès à ces services est carrément inexistant dans certaines régions, ont mis en garde certains observateurs.

Sur ce sujet, la PDG de l’ONFP reconnaît des “dépassements aberrants” et “des pratiques illégales”.

“Comme toutes les institutions en Tunisie, nous avons subi les contrecoups de l’extrémisme et des courants rétrogrades, mais nous en sommes conscients et nous travaillons à y remédier à travers la formation du personnel notamment”, dit-elle.

Après la révolution, des membres du personnel médical des plannings ont été menacés et sommés de ne plus exercer leur métier car ils étaient accusés “d’encourager la débauche”, quand d’autres se sont mobilisés eux-mêmes pour faire arrêter l’accès à la contraception et à l’avortement.

Le bilan: cinq planning dont deux à Kasserine, deux à la Manouba et un à la Mahdia ont été brûlés, quand d’autres ont arrêté de fournir ces services. “Nous avons su gérer calmement ces menaces. Tous les établissements offrent leurs services en la matière actuellement”, a avancé la PDG de l’ONFP.

Rafla Tej Dellagi balaie les craintes d’un changement de politique concernant le droit à l’accès gratuit à la contraception et à l’avortement en se basant sur le fait que plus de deux milliards du budget de l’ONFP est consacré à la contraception, le nombre d’avortements dans les établissements publics a augmenté: plus de 15 mille en 2015, 17 mille en 2016 et un peu plus de 17 mille en 2017. 

“Nous ne pouvons pas revenir sur ces acquis sachant que l’avortement contribue à hauteur de 13% à la baisse de la mortalité maternelle et que la contraception y contribue à 6%”, a-t-elle insisté.

“La politique de l’État après l’indépendance était anti-nataliste. Aujourd’hui notre objectif est autre. Nous misons sur l’espacement des naissances, l’égalité, un meilleur accès à nos services, sur l’éducation, la prévention et la prise en charge de la violence, etc”, a-t-elle souligné.

Dans ce cadre, Rafla Tej Dellagi plaide pour la réactivation de l’ancien Conseil national de la population, qui était une instance collégiale chargée d’étudier et de mettre en place les politiques de développement en adéquation avec une stratégie démographique.

Elle appelle également à introduire l’éducation sexuelle dans les manuels scolaires: “Si on veut instaurer de bonnes pratiques de droits reproductifs et sexuels, et ériger un modèle sociétal solide et sain, il faut commencer par l’enfance et même la petite enfance”, a-t-elle conclu.

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