MAROC
20/12/2018 17h:43 CET

Assassinat des deux touristes scandinaves: Les militants des droits de l'homme répondent aux appels à la peine de mort

Le Danemark et la Norvège ont aboli la peine de mort à la fin des années 70.

Peter Dazeley via Getty Images

PEINE DE MORT - “Personnellement, je suis pour le maintien de la peine de mort en dissuasion du public, sauf dans les affaires d’opinion et de politique”. C’est ce que l’avocat au barreau de Casablanca Saïd Didi a posté, hier, sur son compte Facebook. Après le meurtre de deux touristes scandinaves, l’une de nationalité norvégienne et l’autre danoise, dont les corps ont été retrouvés lundi à Imlil dans la province d’El Haouz, les appels pour la peine de mort comme “unique sanction méritée” par les assassins se multiplient. 

“Quelle est l’opinion des défenseurs de l’abolition de la peine de mort dans l’assassinat avec préméditation des deux touristes, après leur viol. Personnellement, je suis pour le maintien de la peine de mort en dissuasion du public, sauf dans les affaires d’opinion et de politique”.

Comme l’avocat, partagés entre colère, rage et tristesse contre les quatre suspects, dont trois viennent d’être arrêtés au matin de ce jeudi 20 décembre, de nombreux internautes estiment qu’un tel crime légitime “la peine de mort effective au Maroc”. C’est l’avis que défend ainsi l’économiste Rachid Achachi sur sa page Facebook, déclarant “qu’il est désormais temps de revenir aux fondamentaux et de restaurer, comme je le défend avec d’autres depuis longtemps, la peine de mort effective au Maroc”, écrit-il.

L’économiste partage aussi sur sa page une pétition lancée sur Avaaz par un étudiant à HEC Paris, Samuel Benchetrit, adressée au roi Mohammed VI, au ministère de la Justice et au procureur du roi “pour la condamnation à mort des monstres d’Imlil”. Visant 750 signatures, la pétition a été signée par plus de 600 à l’heure où nous publions ces lignes.

La pétition rappelle que le code pénal marocain stipule dans son article 393 que “le meurtre commis avec préméditation ou guet-apens est qualifié assassinat et puni de la peine de mort”. Elle cite aussi l’article 399 qui prévoit également la peine de mort contre “quiconque pour l’exécution d’un fait qualifié crime emploie des tortures ou des actes de barbarie”.

“L’atrocité du crime et de la vidéo qui a circulé suscitent tout naturellement une réaction démesurée menant vers l’adoption d’une position radicaliste. Mais, c’est une sorte d’état second, dès que l’on retrouve notre état normal, notre évaluation devient plus raisonnable”, estime le président de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH), Aboubakeur Largou, dans une déclaration au HuffPost Maroc. 

Membre de la Coalition marocaine contre la peine de mort, l’OMDH appelle à “la raison”. “Oui, les criminels doivent être punis, mais qu’est ce qu’on gagnerait en les condamnant à mort?”, interroge le militant, rappelant que le Maroc a arrêté la mise en oeuvre effective de cette peine depuis 1993. “Nous avons des détenus dans les couloirs de la mort depuis 12 ans et qui n’ont jamais été exécutés. Notre pays a fait un choix”, précise Largou.

Norvège et Danemark contre la peine de mort

Un choix face auquel le royaume se montre pourtant encore hésitant. À la 73ème session de l’assemblée nationale des Nations unies, le Maroc s’est de nouveau abstenu de voter le moratoire sur les exécutions en vue de l’abolition de la peine de mort. Déçus, les militants des droits de l’homme continuent de clamer la suprématie du droit à la vie. “Dieu seul peut l’enlever. Ce qui s’est passé à Imlil est inhumain, mais la peine de mort est tout aussi inhumaine”, soutient-il, se disant convaincu que “face à un crime aussi abominable, il faut être fort, le dénoncer avec virulence et rester solidaire avec les victimes. Nous devons rester soudés pour notre pays et contre tout ce que peut toucher n’importe qui, quel qu’en soit la provenance et la nationalité”  

Sens humain et humaniste, c’est ce que souligne Largou, précisant que les pays d’où proviennent les deux victimes, la Norvège et le Danemark, figurent sur la liste des pays qui recommandent l’abolition de la peine de mort au sein de la communauté mondiale. “Ils sont parmi les pays qui demandent au Maroc d’abolir la peine de mort”, rappelle le président de l’OMDH.

Abolitionnistes de la peine de mort depuis 1978, pour le Danemark, et 1979, pour la Norvège, ces deux pays sont de farouches opposants à la peine capitale. La Norvège mène une action intensive contre la peine de mort. Elle avait, entre autres, adressé un guide à sa diplomatie en 2012 appelant son ministère des Affaires étrangères à encourager au sein de l’ONU “l’adhésion accrue à la résolution en faveur d’un moratoire sur la peine de mort” et à veiller ”à ce que la teneur de la résolution soit aussi progressiste que possible”.

Le Danemark, lui, est le quatrième État à ratifier le Protocole numéro 13 à la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, relatif à l’abolition de la peine de mort en toutes circonstances. Il avait signé ce nouveau traité européen le 3 mai 2002, jour de l’ouverture à la signature.  

Éducation, origine du mal

“Nous ne pouvons pas reproduire l’idéologie de ces meurtriers qui ont arraché la vie à ces deux touristes de sang froid en appelant à la vengeance, à la peine de mort”, déclare au HuffPost Maroc Ahmed El Haïj le président de l’Association des droits humains (AMDH), également membre de la coalition marocaine contre la peine de mort.

Ce militant rappelle que le principe élémentaire du droit à la vie reconnu par la constitution marocaine et la déclaration des droits de l’homme s’oppose radicalement à ces peines. “Il faut privilégier d’autres approches et ne pas oublier que le crime relève d’un comportement de l’individu social. Il faut agir sur la source”, recommande-t-il.

Et pour agir, ces militants sont communément convaincus que l’éducation est la clé du remède. “L’origine du mal se trouve dans le manque d’éducation, les prêches qui incitent à la haine et réfutent la tolérance”, insiste Largou. Et de rappeler que “dans notre pays, la tolérance est ancrée dans l’histoire depuis toujours.  Au moyen âge déjà, Marrakech abritait une église... L’ouverture est un acquis national”, affirme-t-il.

Éduquer nos enfants à aimer l’humanité et l’humain. “Il faut cultiver chez nos enfants les valeurs humaines, leur apprendre à respecter l’autre, à accepter les différences... Quand on n’a pas assimilé ces principes, on se met à croire que la différence devient un mobile au meurtre et cela aboutit à des catastrophes”, constate El Haïj.

Pour lui, si le Maroc ne s’exprime pas clairement sur la position à adopter vis-à-vis de la communauté mondiale, c’est pour une raison avant tout politique. Et de préciser qu’“hier, les représentants de la coalition marocaine ont rencontré le ministre de la Justice. Il a évoqué les différences d’opinion au sein du gouvernement à ce sujet, ce qui ne permet pas de prendre une décision unanime”. 

Ce que craignent les militants, c’est que le Maroc devienne le seul pays d’Afrique à ne pas voter le moratoire. “La Libye vient de voter pour, nous risquons d’être les seuls en Afrique du nord et dans tout le continent à adopter cette position négative”, s’inquiète El Haïj.

Contre les principes de l’humanité, cette peine de mort, rappelle, de son côté, le secrétaire général de l’Observatoire marocain des prisons (membre de la coalition), Abdellah Mouseddad, n’est plus appliquée par les plus hautes instances judiciaires.“La cour pénale internationale, par exemple, ne prononce pas de condamnation à mort même si les affaires qu’elle traite concernent, parfois, des exterminations raciales, des crimes de guerres. Le principe du droit à la vie prime”, tient-il à souligner. “La peine de mort ne dissuade pas le crime dont les raisons et les mobiles diffèrent. C’est pour cela que nous continuerons à militer pour l’abolition de la peine de mort”, promet-il.