TUNISIE
24/06/2019 13h:13 CET

Arabie Saoudite : un an après l'ouverture de la conduite aux femmes, leurs droits n'avancent pas

Le prince héritier Mohamed ben Salmane s'est érigé en grand réformateur de l'Arabie Saoudite avec ses annonces progressistes, mais les résultats manquent.

HAMAD I MOHAMMED / REUTERS

ARABIE SAOUDITE - Un effet de manche qui ne trompe plus. L’Arabie Saoudite fête ce lundi 24 juin le premier anniversaire de l’autorisation des femmes à conduire des automobiles dans le pays. Cette annonce forte du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) avait fait grand bruit en 2017, les uns s’enthousiasmant d’une ouverture des droits des femmes, les autres dénonçant les prémices d’une décadence des mœurs.

D’autres changements visant à assouplir certaines restrictions ont été également amorcés, mais ”c’est un écran de fumée”, assure au HuffPost Clarence Rodriguez, journaliste et ancienne correspondante à Ryad pendant 12 ans. 

Des femmes au volant, dans les stades de foot pour regarder des matches, au JT de la chaîne nationale, dans les isoloirs pour voter ou encore dans les cinémas... Le fils du Roi Salmane, Mohamed ben Salmane, a lancé de nombreuses réformes visant à inclure davantage les femmes dans la société saoudienne régie par une version rigoriste de l’islam. Le prince héritier, 33 ans, se présente en effet comme un réformateur dans ce royaume conservateur où plus de la moitié de la population est âgée de moins de 25 ans.

Pourtant, un an après ces grandes annonces révolutionnaires, les résultats sont peu convaincants. “Ce n’est pas assez, rien ne change et les femmes sont encore très loin d’être libres”, déplore Clarence Rodriguez.  

 

Difficile pour les Saoudiennes de conduire en 2019 

L’autorisation de conduire pour les femmes est un très bon exemple des limites des annonces de MBS. Depuis un an, seule une poignée de femmes peut conduire en Arabie Saoudite. Car si sur le papier c’est désormais autorisé, dans les faits il en va tout autrement.

À ce jour, il existe une seule auto-école pour femmes et certaines candidates doivent attendre plus d’un an pour obtenir un rendez-vous, notait Le Monde en février dernier. ”‘Les autorités ne voulaient pas se retrouver avec deux millions de conductrices tout de suite, observe un fin connaisseur du pays. Elles procèdent à petits pas, pour veiller à ce que le changement soit bien accepté socialement’”. 

Toutefois, même sans ce délai, il est très peu probable que deux millions de femmes s’inscrivent au permis de conduire. En effet, il ne faut pas oublier qu’elles sont toujours soumises au bon vouloir de leur père ou tuteur (qui peut parfois être un fils à peine majeur) et nombre d’entre eux réprouvent ce progrès. Si le tuteur n’accorde pas son autorisation, la femme ne pourra pas se porter candidate. 

De plus, même si elles arrivent à conduire, les femmes n’en sont pas pour autant libres: en mars, le gouvernement a mis en place avec Google et Apple une application mobile, Absher, visant à traquer les conductrices pour que leurs tuteurs sachent où elles vont. Cette application a d’ailleurs été critiquée par Human Rights Watch et Amnesty International, ces derniers demandant son retrait. En vain. 

ZOHRA BENSEMRA / REUTERS

Enfin, dernier obstacle: la pression des conservateurs qui ne cessent de s’opposer fermement à ce nouveau droit. En juillet 2018, une femme a par exemple retrouvé sa voiture incendiée quelques jours après la mise en œuvre de la mesure. 

Une révolution qui n’en a donc que le nom. D’autant que même du côté du prince héritier, la volonté de donner plus de libertés aux femmes n’est plus si claire. “Il a fait un pas en avant, deux pas en arrière. Le 20 mai 2018, il a fait incarcérer plusieurs femmes militantes féministes qui s’étaient notamment prises en photo en train de conduire avant l’autorisation officielle”.  Aujourd’hui une dizaine est toujours en prison et subit torture et harcèlements sexuels. Leur procès a débuté en mars 2019 face à un tribunal pénal sans qu’elles connaissent les charges retenues contre elles. 

“Leur véritable ‘faute’ n’est pas d’avoir milité pour le droit de conduire. Ce n’est même pas leur revendication principale, pas leur véritable souhait. Ce qu’elles veulent vraiment et ce pour quoi elles se battent c’est l’abolition du tutorat. Elles ne veulent plus que des hommes décident de leur vie. C’est pour cela qu’elles sont enfermées depuis plus d’un an”, explique la journaliste.

Pas assez pour les femmes, trop pour les conservateurs 

Le constat n’est guère meilleur en ce qui concerne les autorisations d’aller dans les cinémas et dans les stades. Si deux cinémas ont ouvert cette année, une première dans le pays, les femmes ne sont pas autorisées à voir tous les films, notamment les films d’action. Quant à leur présence dans les stades, elles ne peuvent évidemment pas venir seules ou entre amies, il faut qu’elles soient accompagnées de leur famille pour pouvoir être autorisées à entrer. 

 “Mohamed ben Salmane est fort en communication. Il fait des annonces phare qui sont saluées par la communauté internationale, ça donne de l’espoir, mais au final ça ne change rien, regrette Clarence Rodriguez. Des femmes ont pu voter pour les municipales en 2015 et même être élues? C’est bien, mais elles ont été une poignée à être autorisées à le faire et encore moins à avoir pu se présenter. Une femme a été désignée ambassadrice aux États-Unis? Formidable! Mais Rima bint Bandar est une princesse qui ne prendra jamais d’initiative et opinera du chef quand on le lui demandera. C’est une femme d’affaires qui ira toujours dans le sens de MBS et qui pratiquera la langue de bois. Elle ne fera jamais avancer les choses.”

Clarence Rodriguez est assez pessimiste pour l’avenir proche. Les mesures prises par Mohamed ben Salmane sont, certes, peu convaincantes, mais ont suffi à outrer les conservateurs et religieux saoudiens. Selon la journaliste, un éclatement du pays est à prévoir. “Si le Roi Salmane meurt, il n’est pas certain que son fils prenne la succession. Car il y a d’autres princes, d’autres familles, qui veulent prendre la relève et qui ne sont pas d’accord avec ses mesures progressistes. Il risque d’y avoir un soulèvement”. 

Mercredi 19 juin, pour ménager la chèvre et le chou, ou plutôt la communauté internationale -qui l’a dans le collimateur depuis le meurtre de Jamal Khashoggi- et les conservateurs, MBS a dévoilé une nouvelle loi stricte redonnant du pouvoir à la police religieuse et resserrant la loi sur la “décence dans l’espace public”.  

“Il espère pouvoir calmer le jeu quelque temps, mais cela ne va pas durer éternellement, estime la journaliste. De toutes façons, le réel changement ne pourra arriver que dans deux ou trois générations, lorsque les jeunes d’aujourd’hui se battront pour leur liberté”.

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