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12/12/2018 17h:47 CET | Actualisé 12/12/2018 17h:47 CET

Arabe et musulman: Pourquoi j’ai accepté d’aller en Israël?

Le Baath (la résurrection) des Arabes commencera par la reconnaissance volontaire et non-feinte d’Israël.

Piero M. Bianchi via Getty Images

Israël existe. Pour moi, cette phrase ne signifiait rien. Qu’Israël existe n’était pas une vérité universelle puisque, de toute façon, un jour ou l’autre, il disparaitrait de la carte. Cette vérité était beaucoup plus significative dans mon esprit. Mon éducation, pas tant familial que politique, ne me permettait pas d’envisager l’État d’Israël comme une donnée permanente. C’était une épine sur la plante des pieds, difficile à retirer mais on ne doute pas un instant qu’on réussira à l’enlever. Après tout, la démographie est pour nous.

Pourquoi Israël était une idée insupportable pour moi? À cause des palestiniens? Pas vraiment. Les palestiniens n’ont jamais vraiment compté dans la pensée nationaliste arabe ni chez ses adversaires, les islamistes. C’était plutôt l’idée que cette terre nous appartient, que nous sommes les seuls en droit d’y exercer le pouvoir et que tout pouvoir autre que le nôtre est une souillure d’autant plus insupportable que Jérusalem est le plus important bijou de l’écrin arabe: nous avons conquis la ville la plus disputée du monde, et cette conquête est la manifestation de notre pouvoir et de notre supériorité politique sur les autres. Grâce à Jérusalem, nous dominions tous les autres (étant entendu que nous ne voyions pas le monde au-delà des “Gens du Livre”). Je dis bien “politique” parce que les Arabes comme les islamistes ne sont pas amateurs de la théorie des races, même s’ils peuvent avoir du mépris culturel pour les africains, par exemple, ou pour tout ce qui n’est pas originaire de l’Ancien Monde: la Méditerranée et le Golfe Arabo-Persique.

Quels sont nos droits sur la Terre Sainte? D’abord à qui s’applique le pronom possessif de la 1ère personne du pluriel? Aux musulmans ou aux Arabes? Je parlerai en ma qualité d’Arabe et de partisan du nationalisme arabe. Nos droits sont historiques et politiques. Bien avant l’avènement de l’islam, les royautés arabes, kédarite d’abord, puis arabo-chrétiennes, notamment ghassanide, ont administré une partie du pays où ils ont résidé de haute antiquité. Pour ce qui est du plus récent, l’Antiquité tardive, nous tenons notre droit sur la Terre Sainte de l’Empereur byzantin lui-même qui a donné le phylarcat sur la Palestine (c’était son nom d’époque) aux Ghassanides, Rois de tous les Arabes, et chrétiens, dont la capitale tantôt Bosra, tantôt Sweidah, tantôt Damas se trouvait en Syrie.

Mais nos droits sur la Terre Sainte, qui ne sont pas issus de l’islam, religion tardive apparue seulement au VIIème siècle de l’ère chrétienne bien longtemps après la conquête de Jérusalem/Jébus par le Roi des Juifs, David, et la construction du Temple par son fils, le Roi Salomon, ne sauraient effacer ceux, plus anciens, des Juifs, qui ont fait de Jérusalem leur capitale depuis Salomon.

Si Jébus devenu Jérusalem était habitée originellement par des cananéens, qui ont aujourd’hui disparu, il n’y avait encore ni Arabes, ni chrétiens, ni musulmans. La ville de Jérusalem telle qu’on la connait est surtout l’héritière des grandes constructions de Salomon qui en fit la capitale religieuse des Juifs, ce pour quoi elle est devenue si célèbre et qu’elle est passée dans le christianisme; Jérusalem est le temple et Jésus n’en parle que comme la ville du Temple. Qui a construit ce temple?

Si la Nouvelle Alliance répudie les Juifs et ne peut supporter qu’ils dominent sur Jérusalem, il en va là de considérations religieuses qu’on ne saurait tenir comme fondement de nos droits politiques. Les chrétiens ont donné son second souffle à Jérusalem. La Passion du Christ a fait naitre Jérusalem dans l’Histoire universelle. Qui, auparavant, connaissait les Juifs, quelques tribus sémitiques pas plus reconnaissables que les autres, et leur Temple? Israël n’était ni l’Égypte, ni la Perse, ni Babylone. Or, l’Histoire chrétienne de Jérusalem est pour partie arabe.

Cependant, l’une des Histoires ne saurait effacer l’autre. La cadette ne saurait faire oublier l’ainée. Quant à l’Histoire musulmane de Jérusalem et de la Terre Sainte, qui n’est pas son Histoire arabe (elle est surtout fatimide, mamelouk et ottomane), la controverse est encore trop grande pour pouvoir en parler raisonnablement aujourd’hui. Les chrétiens, pour éviter le massacre et le pillage, ont ouvert la ville aux armées musulmanes et accepté l’occupation califale en échange de la dhimmitude, ce qui était préférable à l’anéantissement assuré. Le calife, lui, ne pouvait se risquer à défaire totalement les chrétiens de la région, et ne pouvait entrer dans les villes qu’après des accords scellés avec leurs habitants. Il ne faudrait combattre que contre les Byzantins.

Pourquoi ai-je accepté pour la première fois d’aller en Israël? J’y pars du 16 au 19 décembre avec une délégation franco-arabe. Parce que j’ai compris que nos droits n’étaient pas supérieurs aux leurs, parce que j’ai compris que nous revendiquions les mauvais droits et parce que nos droits ne peuvent être reconnus si nous persistons à revendiquer Jérusalem pour notre domination exclusive, pour notre domination tout court, parce que notre souveraineté ne réside pas dans l’exclusion ou la négation des droits des Juifs. Elle repose dans notre relation à notre Histoire: tant que la Jahiliyah nous apparaitra ignorance et que nous revendiquerons Jérusalem pour Al-Aqsa, les Arabes n’auront aucune légitimité, et ils ne pourront pas faire la paix.

Pour sauver la Jérusalem arabe et la Terre Sainte arabe, je vais en Israël comme témoin de nos droits et reconnaissant les leurs et leur ainesse. Le conflit israélo-arabe, prétexte de notre sous-développement honteux, sous-développement qui humilie la gloire illustre de nos ancêtres depuis la plus haute antiquité, ne saurait perdurer par fanatisme religieux et méconnaissance de notre Histoire et nos droits réels. Khalas. Le Baath (la résurrection) des Arabes commencera par la reconnaissance volontaire et non-feinte d’Israël.  

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