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06/01/2019 12h:40 CET | Actualisé 06/01/2019 12h:40 CET

Après une mission humanitaire au Sénégal, je ne veux plus me taire

Les droits de l’enfant sont bafoués au Sénégal. Il faut le dire, le dénoncer, le condamner, sans réserve, pour ne pas cautionner.

CAROLINE PASTORELLI
C’est au Centre d’Enfance des Talibés créée par l’association "Pour une enfance au Sénégal" co-dirigée par un Sénégalais Jules Mdiaye et par un français, Joël Level que j’ai séjourné.

Il y a quelques mois j’ai décidé de partir en mission humanitaire.

Comme Lucile, Sara, Ijrah, Véronique, Nathalie, Shirley, François, j’ai passé les fêtes de Noël loin des miens. Comme eux je me suis investie auprès d’enfants Talibés dont le sort m’avait émue au hasard d’un reportage à la télévision.

Je suis arrivée vierge de toute attente, sans appréhension ni préjugé particulier; je suis repartie blessée, bouleversée, meurtrie, anéantie. Comment je vais me remettre de ce que j’ai vu et de ce que j’ai vécu, je ne le sais pas encore et cela n’importe guère. Une chose dont je suis sûre cependant c’est que je ne peux pas me taire.

S’il vous plaît, prenez le temps de m’écouter, j’ai des choses à vous raconter.

Mbour, petit village aux abords de Dakar, est une zone rurale où fourmillent les Daara. Comprenez les écoles coraniques où des enfants sont confiés par leurs familles à des marabouts pour apprendre le Coran. La démarche est louable au Sénégal. Noble même. Le marabout y est un religieux fort respecté. Tradition culturelle oblige. Pourtant, sa réputation est largement dévoyée et la confiance qui lui est accordée est trop souvent trahie. En effet celui-ci, pendant tout “l’apprentissage”, n’offre à l’enfant (il existe bien sûr des exceptions mais bien trop rares) ni l’hospitalité – ils dorment bien souvent dans des taudis, à même la terre, sur des cailloux, au contact direct des excréments d’animaux, en proie aux parasites - ni les soins de santé, ni la nourriture. Pire. Ils les exploitent, les mettent à la rue et les forcent à mendier.

La mendicité est réprimée par la religion musulmane. Qu’importe. Dès 6h du matin, lorsque les Sénégalais partent travailler, ce sont des milliers d’enfants Talibés – littéralement ”élèves d’une école coranique” - qu’ils découvrent capturés dans les phares de leur voiture. Des enfants qui n’ont parfois pas 4 ans. Leur tupperware à la main, tongs dépareillées (lorsqu’ils en ont), vêtements troués, ils mendient dans les rues jusqu’à 18h/ jour, contraints de ramener les 200, 300, 500 francs CFA journalier à leur marabout sous peine de sévices corporels. Un esclavage qui ne dit pas son nom; un marché juteux pour les marabouts, incontestablement. L’addition est lourde.

On ne saurait dire qui de la rue ou de leur Daara leur est le plus douloureux, hostile, cruel. À l’extérieur la violence de la rue, les blessures de l’abandon, la solitude de l’âme, l’humiliation de la mendicité. À l’intérieur, la privation alimentaire, la violence physique, la détresse matérielle, la torture psychologique.

Terrible portrait que je vous dresse?

Et je ne vous ai pas tout dit. Parce que les mots me manquent aujourd’hui encore, quelques jours après mon retour. Parce que mon cœur est malade. Parce que la culpabilité. Parce que l’impuissance. Parce que la douleur immense.

C’est au Centre d’Enfance des Talibés créée par l’association “Pour une enfance au Sénégal” co-dirigée par un Sénégalais Jules Mdiaye et par un français, Joël Level que j’ai séjourné. Le centre qu’ils ont créé voilà 6 ans est ouvert aux Talibés - et même aux enfants du village et aux villageois qui n’ont pas les moyens de se soigner. Le cœur est extensible dit-on, en voici la preuve.

Une infirmerie. Une douche. Une cuisine. Deux salles de jeu et une grande cour: chaque jour ce sont des centaines d’enfants de plusieurs dizaines de Daara alentours qui viennent se divertir. Jouer. Rire. Colorier. Chahuter. Manger. Se soigner. Se laver. Apprendre le français. “Nous permettons chaque année à des milliers d’enfants d’avoir des soins, des douches, des habits, des petits déjeuners gratuitement. Nous essayons un temps soit peu de leur permettre de retrouver leur enfance, le temps d’une matinée.” explique Jules. “Pour nous la priorité c’est l’enfant et les voir chaque jour fréquenter notre centre et bénéficier de nos activités est une réussite”.

Ils pourront même très bientôt apprendre un métier; le volet formation est en plein développement. “Nous sommes en train de réunir les fonds pour agrandir le bâtiment et offrir aux enfants un avenir en leur permettant d’apprendre le métier de boulanger” m’explique François Maginot, 31 ans, éducateur spécialisé et coordinateur du centre. Le partenariat actuellement mis en place avec le Centre de Formation Professionnelle de Mbour s’inscrit dans la même démarche.

Je distingue non sans mal le murmure de vos doutes, poindre l’expression de vos soupçons et votre perplexité quant à l’utilité et le bien-fondé de ces actions humanitaires qui peuvent paraître superficielles, quasi vaines devant l’immensité du problème? Je vous comprends tellement.” Mais maintenant que j’y suis allée, je peux témoigner et vous dire que vous vous trompez.

Oui ces centres entretiennent le système. Oui l’aide humanitaire n’apporte pas de solutions, elle pose seulement un pansement temporaire sur une situation dramatique pérenne. Oui les enfants pris en charge, soignés, lavés, nourris, divertis, instruits sont autant d’excuses toutes trouvées au marabout pour s’exonérer de ses responsabilités. Mais plaçons-nous du côté des enfants: “Chaque sourire, chaque estomac rempli, chaque plaie soignée est une victoire contre le sort qui leur est réservé” explique Véronique Paupe, bénévole suisse impliquée depuis 15 ans dans l’association. “Je veux faire partie de la solution, et non du problème”. Le refus de l’indifférence: un positionnement que tous les bénévoles défendent. Moi y compris, désormais. Parce que nous avons vu de nos propres yeux ces enfants heureux. Parce que nous avons vu de nos propres yeux ces enfants renaître, reprendre contact avec la vie et avec eux-mêmes. “C’est ou le centre, avec les activités et les soins, ou la rue. Nous avons choisi notre camp” renchérit François. “Il arrive que les enfants viennent à l’infirmerie et s’endorment pendant qu’on les soigne, muets devant la douleur, épuisés par les horaires et le travail forcé mais heureux qu’on leur prête de l’intérêt. Heureusement qu’il y a le centre”. Si on se concentre sur l’enfant, parce que c’est bien de lui dont il s’agit, les actions sont salutaires, précieuses, essentielles. Providentielles.

CAROLINE PASTORELLI
Talibés

Je me suis effondrée souvent, j’ai pleuré beaucoup, j’ai perdu pied quasiment à chaque instant.

Maintenant que j’écris ces lignes pour vous raconter je pleure encore. Face à moi l’inacceptable. L’intolérable. L’inconcevable. Des enfants interdits d’amour et de tendresse. Des enfants qui n’ont plus d’identité – beaucoup d’entre eux ont été incapable de me dire leur âge... Des enfants que la vie a quittés, que l’espoir a déserté et dont l’innocence s’est envolée il y a déjà trop longtemps. Et pourtant, j’ai vu des enfants dotés d’une force de vie extraordinaire. Le sourire accroché aux lèvres le plus souvent, la main tendue vers nous, toujours. Où trouvent-ils la force? Je l’ignore. Je m’interroge encore.

Quel regard la population locale porte-t-elle sur cette situation? Elle est résignée pour la majorité. Certains ont honte mais la plupart cautionne par habitude. ″À force de trop voir on ne voit plus” explique Jules, dont le père fut lui-même un enfant Talibé. Le petit mouchoir que l’on dépose pour se protéger d’une réalité trop violente. Le même que l’on dépose nous-mêmes, occidentaux, sur les sdf de nos trottoirs goudronnés.

Cette aide humanitaire peut exister aussi parce que les différentes parties prenantes –autorités locales et marabouts - sont en contact. Pas question de pactiser avec le diable, mais être en lien avec eux permet d’en limiter un peu les dérives. “Nous ne nous positionnons pas clairement contre eux sinon ils empêcheraient les enfants de venir et donc de pouvoir bénéficier de ce refuge que nous leur offrons. Au contraire nous essayons de gagner leur confiance et de travailler avec eux pour agir si besoin et pour faire évoluer la situation, petit à petit. C’est un travail de longue haleine mais qui paye. Il faut savoir que certains marabouts sont en prison actuellement après avoir été dénoncés pour des violences physiques graves repérées à l’hôpital sur des enfants” explique Jules. Il y a quelques semaines l’association a pu intervenir dans un Daara pour réaliser une désinfection de la gale. Le fruit d’un mois de négociation avec le marabout. L’effort a payé, la maladie a été éradiquée et les enfants ont été sauvés. Une petite victoire? Non, une immense victoire.

Nul doute que la dureté de la vie est un compagnon de route de la plupart des Africains. Les conditions de vie sont difficiles - la pauvreté, le manque de nourriture, l’absence d’hygiène et de poubelles dans les zones rurales – et l’éducation qui se fait souvent dans la violence - ”éducation” en wolof, se dit “yaara”, qui est lui-même la traduction de “fouet”. On comprend mieux. Le fouet, les coups, les corrections: les enfants apprennent la vie à la dure. Même dans les écoles classiques. Difficile de porter un regard juste et neutre quand en France on vient d’adopter à l’Assemblée une proposition de loi visant à interdire les gifles et les fessées... Mais pourquoi rajouter de la souffrance à de la souffrance en cautionnant le marché des enfants Talibés? Et comment améliorer leur sort – on en dénombre près de 100.000 dans tout le pays (difficile d’avoir un chiffre exact car aucun d’eux n’est recensé)?

Aborder une problématique humanitaire c’est sortir de sa culture pour tenter d’en comprendre une autre.

Ne pas donner de leçon. Ne pas juger à la hâte. Mais ne pas se taire. Les droits de l’enfant sont bafoués au Sénégal. Il faut le dire, le dénoncer, le condamner, sans réserve, pour ne pas cautionner. C’est de notre responsabilité. Il faut permettre une prise de conscience collective; faire de la prévention auprès de la population locale - dans la plupart des cas les parents, loin des Daara, ne savent pas ce qu’endurent leurs enfants - et aider les enfants à retrouver le chemin de l’école. Parce qu’“un enfant sans innocence est une fleur sans parfum” disait Chateaubriand. Parce que l’humanité se doit de donner le meilleur d’elle-même à un enfant pour lui offrir les meilleures conditions de vie possibles. Unissons nos forces pour faire changer les choses: la place de ces enfants n’est pas dans la rue. Aucun citoyen du monde, quelle que soit sa culture, sa religion, sa couleur de peau ne peut accepter une souffrance délibérément infligée à un enfant.

Je voudrais pour finir exprimer, non, crier mon admiration – et le mot est si faible- pour ces enfants Talibés qui au moment de quitter leur Daara (certains arrivent à s’échapper avant mais à quel prix...) doivent et devront vivre, survivre, se reconstruire, pardonner pour avancer. Je suis également tellement admirative de Jules, Joël, François et tous ces bénévoles, de tout âge et de tout pays qui ont la disponibilité du cœur et le courage immense de se relayer chaque semaine, chaque mois, année après année sans relâche pour tenter de redonner un semblant d’enfance à ces Talibés que la vie a oubliée.

Pour faire un don à l’association ou envoyer des colis (privilégier l’infirmerie et les jeux):

www.pourunenfanceausenegal.com

Cet article a initialement été publié sur le HuffPost France.