MAROC
21/12/2018 18h:47 CET

Après le décès d'un nourrisson à la maternité des Orangers, les associations craignent que l'infirmière devienne "le bouc émissaire" de l'affaire

“Les flacons sont presque similaires (...) La vrai responsabilité de ce qui s’est passé incombe au laboratoire pharmaceutique et à la direction du CHU".

Catherine Delahaye via Getty Images

DRAME - Après le décès d’un nourrisson à la maternité des Orangers (CHU Ibn Sina à Rabat) le lundi 17 décembre, deux infirmières, une sage femme et une préparatrice en pharmacie ont été arrêtées dans le cadre de l’enquête judiciaire. “Elles sont toujours en garde à vue, pour le moment”, déclare au HuffPost Maroc, Habib Karroum, président de l’Association marocaine des sciences infirmières et techniques sanitaires (AMSITS). L’association a publié un communiqué en solidarité avec les infirmières, dénonçant leur arrestation, craignant qu’elles ne deviennent “des bouc-émissaires”. “C’est toujours la catégorie des infirmiers qui paie le prix fort parce qu’elle est en première ligne, la plus proche du patient”, fustige-t-il.

Selon le président de l’AMSITS, qui mène son enquête sur l’incident, les infirmières interpellées sont professionnelles et jouissent d’une bonne réputation. La sage femme exerce depuis une vingtaine d’années, tandis que la préparatrice en pharmacie a, elle, entamé l’exercice de sa fonction depuis quatre ans, nous indique-t-il.

Aucune poursuite judiciaire, pour le moment, n’est engagée contre ces deux infirmières. Le mari de la sage femme, choqué, confie à notre rédaction que l’état de santé de sa femme est en détérioration depuis les faits. “Nous n’avons aucune donnée officielle, pour l’instant, sur les suites de l’affaire, mais je peux vous assurer que ma femme est dans un état lamentable. Pour elle, elle a rempli son devoir de veiller sur la santé des nourrissons...”, dit-il la gorge serrée.  

Que s’est-il passé au juste? Il semble qu’une erreur sur le produit injecté aux nourrissons soit, en effet, à l’origine du drame, comme nous l’avait confié notre source à la maternité des Orangers, au lendemain des faits. Notre source nous avait précisé qu’un anesthésiant appelé “curare” avait été administré aux nouveaux-nés à la place du vaccin contre l’hépatite B.  

Le président du Réseau marocain pour la défense du droit à la santé, Ali Lotfi, qui avait soutenu la thèse “de l’échec d’un nouveau vaccin”, en est, à présent, convaincu. “Nous avons réalisé, d’après les données que nous sommes parvenues à collecter, qu’il y a eu confusion. Les boîtes des vaccins contiennent, en fait, les flacons d’un produit anesthésique. Ce n’est donc pas le vaccin contre l’hépatite B qu’on a injecté aux nourrissons comme nous l’avions cru au début”, explique-t-il.

Problème: cette confusion de produits pharmaceutiques est passée inaperçue. “Les flacons sont presque similaires (voir photo ci-dessous). L’infirmière a reçu la boîte portant l’étiquette vaccin et elle a simplement fait son travail comme d’habitude. La vrai responsabilité de ce qui s’est passé incombe au laboratoire pharmaceutique et à la direction du CHU qui devait vérifier le produit avant de l’envoyer”, martèle Ali Lotfi.   

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L’erreur a été fatale pour un nourrisson et a failli coûté la vie à cinq autres. “Il reste inconcevable qu’une maternité en plein centre de la capitale ne dispose même pas d’un service de réanimation. S’il en existait un, je peux vous assurer que ce nourrisson serait aujourd’hui en vie”, regrette le président du réseau. Et d’estimer que le CHU aurait dû mettre à profit “les étages vacants de la maternité du Soussi en y transférant, par exemple, les services de la maternité des Orangers. L’hôpital d’enfants étant à côté, on prendrait moins de temps à transférer les cas de complications”.

L’état de santé des 5 autres nouveaux-nés est en amélioration, d’après le ministère de la Santé qui l’avait affirmé dans son communiqué sur l’incident, publié mercredi. Le département de Anass Doukkali y avait exprimé ses regrets et présenté ses condoléances aux parents du nouveau-né décédé, s’engageant à faire la lumière sur les circonstances de l’incident. Le ministère a chargé une commission centrale de mener “une enquête minutieuse et urgente”. En parallèle, la direction du CHU Ibn Sina a, elle aussi, ouvert une enquête qu’elle a confiée à une commission qui devra reconstituer les faits et déterminer les responsabilités. 

De son côté, le parquet général de Rabat poursuit également son enquête sur le drame. Le ministère de la Santé se dit pleinement disposé ”à entreprendre les mesures et procédures administratives nécessaires à la lumière des résultats auxquels aboutira l’enquête judiciaire”.

L’association professionnelle ne se montre pas confiante. “Ce n’est pas la première fois que des décès de nourrissons surviennent au CHU de Rabat. Il y a près de 7 mois, l’hôpital d’enfants a vécu une catastrophe avec la mort d’une dizaine de prématurés. La direction n’a toujours pas donné suite et l’unique action a été la suspension de l’infirmière principale”, rappelle Habib Kakkoum. 

En juin dernier, des sages-femmes, familles des bébés décédés, membres d’associations et syndicats avaient observé un sit-in devant le CHU. Les protestataires criaient contre “négligence” et “mauvaise gestion” au sein du service d’accouchement et du service de néonatologie de l’hôpital d’enfants.

AIC Press