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03/12/2018 13h:46 CET | Actualisé 03/12/2018 14h:41 CET

Après " l'accord des vieux ", l'heure est aux couteaux tirés

La démocratie à laquelle nous aspirons et qui reste à construire, n’autorise pas l’élimination de l’adversaire, quel qu’il soit, par tous les moyens. La fin, même si elle est bonne, ne justifie pas les moyens. Nous ne voulons pour la Tunisie ni d’un Sissi ni d’un Erdogan.

FETHI BELAID via Getty Images

Depuis 2014 – quatre ans déjà ! -, la Tunisie de la « révolution des jeunes » a été mise sous la direction d’une alliance imposée par « l’accord des vieux », conclu à Paris en août 2013, derrière et sur le dos de la résistance de la société civile et des mobilisations contre le gouvernement de la Troïka et contre l’Assemblée Constitutionnelle dominée par Ennahdha.

Malgré les sonnettes d’alarme attirant  l’attention sur les dangers d’un compromis élaboré dans le secret et sous l’égide des Etats-Unis, de la CEE et des monarchies rétrogrades de la presqu’île Arabique, beaucoup ont salué la sagesse des initiateurs de l’accord, considérant que c’était le seul moyen d’éviter au pays une guerre civile.

Pourtant, ni la sagesse, ni le souci de l’intérêt du pays n’étaient à la base  du rapprochement entre les chefs de Nidaa et d’Ennahdha qui étaient, jusqu’à cet accord, à couteaux tirés : Rached Ghannouchi voyait dans le projet de son rival un retour à peine déguisé du RCD et des hommes de Ben Ali ; Béji Caïd Essebsi affirmait partout que le parti islamiste représentait un danger pour la démocratie naissante et n’avait pour objectif que la destruction de « l’Etat profond » et la remise en cause des acquis de la Tunisie moderne de Bourguiba.

Puis, comme par enchantement, ils se sont découvert mutuellement des qualités de partenaires indispensables à la réussite de la transition démocratique et à la sauvegarde de « l’exception tunisienne ».

Pourtant, il ne fallait pas être un génie pour voir et comprendre que chacun des deux partis voulait rouler l’autre dans la farine et s’en servir pour ses propres intérêts qui sont loin d’être ceux du pays et de sa jeunesse qui s’est révoltée contre le régime de Ben Ali.

Chacun guettait les faux pas de l’autre pour l’enfoncer. Plusieurs fois, ils furent au bord de la rupture avant de se raviser et se rabibocher. C’était à celui qui dame le pion à l’autre le premier !  Le parti islamiste a joué à merveille sur les divisions de Nidaa pour l’affaiblir. Il est allé dans ce sens jusqu’à soutenir le clan Hafedh Caïd Essebsi et les plus corrompus du parti contre ses adversaires pour mieux s’assurer l’ascendant sur eux.

Lorsque les divisions, notamment entre Youssef Chahed et son parti ont atteint un point de non-retour, Ennahdha a vu dans l’échec de Béji Caïd Essebsi d’imposer sa volonté à son premier Ministre, et dans les résultats des élections municipales, l’occasion de lui tourner le dos, - comme elle avait fait avec les partis de Marzouki et Ben Jaâfar en 2014, et avec ses partenaires du collectif du 18 octobre au lendemain de la révolution -, pour trouver d’autres alliés mieux placés pour l’avenir.

Après le vote obtenu par le nouveau gouvernement de Youssef Chahed, avec le soutien d’Ennahdha et des dissidents de Nidaa, le Président de la République, se comportant en chef de clan, et ce qui reste de son parti, se sont sentis trahis et par Ennahdha et par les nidaïstes qui se sont rangés derrière le chef du Gouvernement.

Béji Caïd Essebsi réagit alors comme un fauve blessé utilisant ce qui reste de son pouvoir pour se venger ... sans se soucier des conséquences d’un conflit ouvert avec Ennahdha pour le pays. Il a soudain découvert les lenteurs concernant l’affaire de l’assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, l’existence de l’appareil sécuritaire d’Ennahdha et de la fameuse « chambre noire » au Ministère de l’Intérieur contenant des dossiers et des preuves non prises en compte par la justice et prouvant l’implication d’Ennahdha dans les assassinats politiques et dans l’envoi de jeunes en Syrie et aux différents fronts du djihad.

Ces dossiers sont confiés, à la demande du comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, à la justice militaire.

Face à ces évolutions inattendues, Ennahdha, réagit de son côté comme une bête assiégée, niant, contre toute évidence, l’existence de son appareil sécuritaire, ses liens avec les Frères musulmans et les autres mouvances islamistes, ses responsabilités dans le développement du terrorisme et des mouvements salafistes, etc.

Se préparant à l’affrontement, Ennahdha a remobilisé son discours islamiste que ses dirigeants disaient avoir dépassé. Pour retisser les liens avec les islamistes qui l’accusaient d’avoir trahi les fondamentaux de l’islam politique, les dirigeants d’Ennahdha sont revenus, à l’occasion des débats suscités par le rapport de la COLIBE, sur les concessions que leur furent imposées en 2013, en justifiant leur refus de l’égalité en héritage par le nécessaire respect des soi-disant textes intangibles de l’islam et l’identité islamique de la société et de l’Etat.

Plus les affaires judiciaires qui les visent se précisent, plus ils se raidissent et menacent d’empêcher le vote de lois qu’ils considèrent contraires à l’islam. La stratégie adoptée par les deux camps est la même : Des deux côtés, c’est la veillée d’armes avant le déclenchement de l’assaut. On aiguise les couteaux, on affine les plans d’attaques.

Du côté du Béji Caïd Essebsi et de ce qui reste de son parti, on veut faire croire que le parti islamiste n’est pas celui avec lequel ils ont gouverné pendant près de 4 ans, feignant de découvrir sa perfidie et son double discours, la menace qu’il représente pour l’Etat, pour la démocratie et pour les acquis modernes de la Tunisie dont ils sont devenus, tout d’un coup, de farouches défenseurs prêts à la guerre avec ceux qui les menacent.

Du côté d’Ennahdha, l’islam politique dont Rached Ghannouchi disait, il y a si peu, qu’il n’a plus de raison d’être depuis l’adoption d’une constitution d’un Etat civil en 2014, refait surface pour unir, en vue de la bataille, le plus large front avec toutes les composantes de la mouvance islamiste et des milieux conservateurs mobilisés contre les propositions de la COLIBE. C’est le sens de l’annonce de ne pas voter la loi concernant l’égalité en héritage et toute loi « contraire à l’islam et à l’identité islamique de la Tunisie ».

La question, pour les autres composantes du champ politique, est de savoir  comment elles vont se positionner par rapport à la guerre annoncée entre les partenaires de « l’accord des deux vieux » de l’été 2013 désormais ennemis ? Quel va être le choix de Youssef Chahed et de ses soutiens actuels et futurs ?  Vont-ils voter les projets de lois proposés par le Président de la République - dont celui concernant l’égalité en héritage qu’Ennahdha rejette -, quitte à perdre un soutien de taille pour le gouvernement de Youssef Chahed ? Ou vont-ils privilégier la logique de compromis comme l’avaient fait avant les anciens alliés d’Ennahdha –dont Béji Caïd Essebsi et son parti, les partis de Marzouki et de Mustapha Ben Jaafar, pour ne parler que des alliances de gouvernement ?

La même question se pose pour l’ensemble des forces démocratiques et progressistes, organisées ou non, et pour la société civile : Vont-elles laisser les deux parties entraîner le pays dans une guerre civile dangereuse pour le processus démocratique et pour ses acquis encore fragiles ? Vont-elles servir, encore une fois, de force d’appoint à l’un ou l’autre parti ? Ou, auront-elles la sagesse, l’intelligence et la capacité de créer une force à même de s’imposer de façon à éviter un conflit dangereux pour le processus démocratique et pour le pays, sans faire de concessions au détriment de la démocratie, des droits humains et des objectifs de la révolution que tous les gouvernements ont oubliés?

Je ne crois pas que le conflit entre Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi, entre Ennahdha et Nidaa, sur le terrain qu’ils ont choisi et qu’ils veulent nous imposer comme ils avaient imposé leur compromis, soit dans l’intérêt du pays et de la démocratie.

C’est pourquoi, il ne faut pas se ranger derrière l’un des deux camps ;  mais au contraire, il faut tout faire pour éviter qu’il ne tourne à une guerre civile. Pour cela, les démocrates, les progressistes, les composantes de la société civile doivent s’unir et peser de tout leur poids pour (1) faire voter des lois prenant en compte les principes constitutionnels d’égalité et de liberté, dont l’égalité en héritage, et (2) barrer la route au recours à la violence et à des parodies de justice pour régler des comptes entre les deux camps sur le dos du peuple et de la démocratie.

La démocratie à laquelle nous aspirons et qui reste à construire, n’autorise pas l’élimination de l’adversaire, quel qu’il soit, par tous les moyens. La fin, même si elle est bonne, ne justifie pas les moyens.

En démocratie, les conflits se règlent par le suffrage universel et le recours à une justice impartiale appliquant la loi à tous, de la même façon, et dans le respect des droits humains et des règles d’un Etat de droit. Nous ne voulons pour la Tunisie ni d’un Sissi ni d’un Erdogan.

J’étais et je reste un adversaire de l’islam politique, dont Ennahdha ; mais je refuse le recours à la violence et à des parodies de justice pour le vaincre. C’est ma position depuis 1984 (voir mon article dans le journal Al-mawqif du 25 août 1984), lorsque le régime de Bourguiba s’est mis à réprimer les islamistes après les avoir longtemps appuyés pour les utiliser contre la gauche.

S’agissant des accusations adressées, à tort ou à raison, à Ennahdha quant à son rôle dans les assassinats politiques, dans l’envoi de terroristes en Syrie ou sur d’autres fronts du jihad, etc., c’est à la justice de faire son travail de façon indépendante, dans le respect des règles de l’Etat de droit (respect des droits humains, procès juste et équitable, etc.).

Ce n’est que sur la base d’une telle orientation, qu’on pourra échapper à la polarisation et au conflit qu’on veut nous imposer, que le processus démocratique peut être sauvegardé, et que l’action publique sera orientée vers les efforts à consentir pour redresser l’économie, réduire les inégalités régionales et sociales, lutter contre le terrorisme et la corruption, endiguer la détérioration des conditions de vie de la population. 

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