MAROC
04/11/2018 13h:54 CET

Après la France, comment "Le Grand Bain" veut conquérir le monde

Avec plus d'un million et demi d’entrées en une semaine en France, le film est LA comédie française feel good de l'année.

Le HuffPost

CINÉMA - Un bonnet de bain, un spliff et des hommes. “Le Grand Bain”, film de Gilles Lellouche sorti au cinéma le 24 octobre dernier en France, est l’un des plus beaux démarrages de 2018 en salles. Avec 1,5 million d’entrées sur sa première semaine d’exploitation, c’est même l’un des cinq meilleurs départs de l’année dans le pays, et l’un des trois meilleurs pour une production française. Et il faut bien reconnaître qu’il dispose d’atouts non-négligeables, à commencer par un casting cinq étoiles (Philippe Katerine, Virginie Efira, Guillaume Canet, Mathieu Amalric, Leïla Bekhti, Benoît Poelvoorde...) qui compose une galerie de personnages savoureux.

Un chef d’entreprise obnubilé par le succès, mais qui déguerpit au moindre échec de ses proches. Une ancienne nageuse tombée dans l’alcoolisme après une fin de carrière prématurée. Un chômeur longue durée accro aux sessions de “Candy Crush” en peignoir sur le canap’. C’est “l’archétype parfait du film français qui s’adapte partout dans le monde”, se réjouit Didier Lupfer, le directeur général de Studiocanal, le producteur du film, que Le HuffPost a rencontré en Californie à l’occasion de l’AFM, le plus grand marché de vente internationale de films au monde.

À Santa Monica, aux portes de Los Angeles et d’Hollywood, sous des températures qui ressemblent plus à un été tropical qu’à la période de fêtes dans laquelle les décorations omniprésentes d’Halloween veulent nous plonger, on est bien loin des odeurs de chlore et des pédiluves à l’hygiène douteuse de l’Isère, où l’action du film est située. Ici, les exécutifs en chemise ou en tailleur fendent, badge au cou, la foule de touristes pour se rendre d’un hôtel à l’autre, pour enchaîner les “pitch” (comprendre “présentation” en français) de films et tenter d’acquérir les droits du prochain Omar Sy ou justement du “Grand bain”.

L’alléchante perspective d’un remake américain

Lors de l’American Film Market, l’AFM donc, producteurs et acheteurs venus des quatre coins du globe se rencontrent pendant une semaine. Et c’est là que les sociétés de production bouclent les ventes de leurs bijoux les plus précieux. En ce qui concerne le premier film où Gilles Lellouche s’est retrouvé seul aux manettes, “il s’est déjà vendu partout dans le monde”, se félicite Didier Lupfer, à l’exception de quelques pays dont l’Islande, la Bulgarie, la Turquie et le Vietnam. Et cela ne fait aucun doute pour lui: Studiocanal bouclera ces dernières ventes à l’AFM. 

STUDIOCANAL
Pour vendre le film à l’international, “il va falloir mettre en avant les personnages plus que les acteurs”, explique Anna Marsh, la directrice de la distribution internationale chez Studiocanal.

Restent aussi et surtout les États-Unis à conquérir pour la comédie de Gilles Lellouche, un territoire singulier. “Pour les films en langue étrangère, le marché est très restreint”, relativise Anna Marsh, la directrice de la distribution internationale chez Studiocanal, également rencontrée lors de l’AFM par Le HuffPost. “Surtout pour la comédie. Ça ne voyage pas forcément aussi bien qu’un film d’action, un film de genre ou même un film d’auteur qui sera distribué dans des petites salles qui connaissent très bien leurs habitués. Une comédie, ça se joue dans les multiplex (les grands cinémas américains, ndlr), et dans ces cinémas, tu te retrouves face aux blockbusters qui prennent toute la place.”

Quand il s’agit de remake, il faut savoir être patient...

Mais pour “Le Grand Bain”, c’est également une volonté de Studiocanal si le film n’a pas encore été vendu à un distributeur américain: “Il y a des grosses sociétés, des grosses stars qui sont déjà intéressées pour un remake, donc on attend”, confirme Didier Lupfer. Et sa directrice de la distribution internationale de préciser que lorsqu’un acheteur veut faire un remake et pas seulement distribuer le film d’origine, il vaut savoir être patient: “Il faut réunir différentes propositions, on regarde ce qu’ont déjà fait ces sociétés, parfois il y a une affinité entre les producteurs français et les Américains. Donc on doit gérer à la fois les conditions du deal, et l’entente sur les aspects créatifs.” Didier Lupfer abonde dans le même sens: “Ce n’est pas qu’une négociation financière. On suit l’adaptation d’assez près, notamment parce que ce sont des ventes sur lesquelles on peut avoir une prime. Donc plus le remake a du potentiel, plus ça peut être intéressant pour nous.”

Pour cela existent de nombreuses possibilités contractuelles, dans lesquelles Studiocanal s’implique plus ou moins, garde un certain droit de regard et de contrôle sur la version américaine de son film qui sera réalisée. “On peut être dans un co-financement avec l’acheteur où l’on va développer le remake ensemble, on peut avoir un droit de regard pour acheter en premier les droits de distribution internationaux, on peut négocier d’être crédité comme producteur exécutif... Il y a plein de structures de deal possibles”, détaille Anna Marsh.

Durant l’AFM, elle a d’ailleurs un objectif précis pour le film de Gilles Lellouche: “On a surtout des pistes en ventes et en distribution ici: on va sans doute faire une petite vente pour les États-Unis avec une société hyper motivée qui croit au film. Puis on va penser au remake dans les mois qui viennent. Mais il faut du temps aux Américains pour développer le concept, parfois un ou deux ans. Donc on peut très bien faire distribuer le film maintenant, et ensuite attendre quelques années pour le remake.” C’est ce qui est arrivé à l’un des plus gros succès de l’histoire du cinéma français, “Intouchables”, qui triomphait en France en 2011, mais dont le remake ne sortira qu’en 2019. 

STUDIOCANAL
C’est la première fois que Gilles Lellouche se retrouve seul aux manettes d’un film, après avoir co-réalisé à plusieurs reprises.

Si les marchés comme l’AFM sont aussi importants, c’est avant tout parce que ce peut être un moyen de rentabiliser un film, d’en faire un carton financier pour Studiocanal. “Avant, les ventes internationales payaient entre 10 et 20% du budget”, continue Didier Lupfer. “Maintenant ça peut être plus, monter jusqu’à 50-60%. Et quand il y a un gros remake américain, ça peut aller encore plus haut et rembourser le film intégralement, voire mieux.”

“Les ventes internationales sont très très très importantes pour un film avec une telle ambition et un tel budget”, insiste Anna Marsh, au sujet du “Grand Bain”. “Certains films peuvent se monter en reposant sur une économie locale, mais un film comme ça, sans les ventes internationales... Et ensuite il faut aussi que le film marche à l’international”, ajoute-t-elle, expliquant que les recettes engendrées par le film dans chaque territoire où il est vendu se transforment en pourcentages pour Studiocanal. “Si le film fonctionne au point de rembourser les frais de marketing, de distribution, on partage la réussite.”

“Le Grand Bain”, une histoire et des personnages transposables à n’importe quel pays

Alors pour s’assurer du succès d’un film dans les territoires où il est vendu, Studiocanal s’implique en profondeur dans la manière dont il est présenté. “Souvent nous à l’international, on démarre la campagne de communication avant la France. Et pour ‘Le Grand Bain’, c’est même la campagne marketing internationale qui a posé les bases de la campagne France”, explique Anna Marsh. “En l’occurrence, en France, le casting du film est très fort et on n’a pas besoin de présenter les acteurs et de jouer là-dessus, simplement de les mettre en avant, sans plus. Alors qu’à l’international, il va falloir insister sur les personnages plus que sur les acteurs qui ne sont pas non plus des mégastars. Il va falloir montrer que le film parle de dépasser ses limites, de vaincre des défis, d’entendre des aspirations.” La preuve: la bande-annonce montrée à l’AFM en Californie ne s’attarde pas une seconde sur les noms du casting, mais insiste avant tout et en une phrase sur le caractère et le défi que chacun des protagonistes va rencontrer.

Or “Le Grand Bain”, ce “feel good movie dont l’histoire est transposable dans n’importe quel pays”, est exactement le genre de production qui s’arrache sur les marchés internationaux. Didier Lupfer: “Ce film, il pourrait être anglais, italien, allemand. Le concept est très bon, le casting est très bon, la thématique est très forte. Les gens ont besoin d’aller au cinéma pour voir des choses très positives, très engageantes. Ce n’est pas seulement de se marrer ou de pleurer. On a besoin de faire les deux en même temps.”

STUDIOCANAL
“Grâce au succès de la sortie française, on va pouvoir transmettre un message très clair (aux acheteurs internationaux, ndlr): c’est LA comédie française feel good de l’année!”

Autant d’arguments qui rassurent les interlocuteurs de Studiocanal à l’AFM comme sur les autres marchés de l’année. “Les acheteurs veulent des films qui marchent localement, sur lesquels ils prennent un minimum de risques, qui puissent s’exploiter en salles, qu’ils puissent vendre aux télévisions locales”, précise le DG du producteur français. Dans le même genre, le prochain film d’Omar Sy, “Le prince oublié”, réalisé par Michel Hazanavicius, “est parti partout dans le monde”, alors qu’il ne sortira qu’en 2020. “Comme on l’a vendu dans le monde entier, il n’y a plus rien à faire”, s’amuse Anna Marsh, qui explique en souriant qu’elle garde le film dans son catalogue de ventes “parce que ça fait chic”.

La recette magique du “Grand Bain”

En général, quand Studiocanal vend un film à ses partenaires étrangers, il cède l’exploitation en salle ainsi que la diffusion à la télévision. La société française s’implique également de très près dans toute la publicité qui entoure le film: “Une équipe marketing centralise toute la communication du film, approvisionne les acheteurs étrangers en extraits, en bandes-annonces, en visuels, en making-of. On est très impliqués dans la manière dont les films sont ‘marketés’ localement.”

Anna Marsh ajoute: “C’est un de nos points forts chez Studiocanal: on ne signe pas juste la vente et ‘Hop débrouillez-vous avec le film’.” Chez le producteur français, c’est une équipe d’une vingtaine de personnes qui suivent le marketing et la communication autour de chaque film, en lien avec leurs interlocuteurs étrangers. “Et certains chefs de projet peuvent travailler deux à trois ans de leur vie sur un film”, continue-t-elle.

Pour “Le Grand Bain”, la mot d’ordre est déjà tout trouvé, se réjouit-elle: “Grâce au succès de la sortie française, on va pouvoir transmettre un message très clair: c’est LA comédie française feel good de l’année. On verra jusqu’où montent les chiffres, mais c’est un peu le nouveau ‘Intouchables’ ou ‘La famille Bélier’, ‘Les petits mouchoirs’. C’est un film qui n’a plus de limites. Et cela donne confiance aussi aux distributeurs internationaux. S’ils voient que c’est un tel succès en France, c’est qu’il y a une recette magique sur laquelle on peut s’appuyer.”

Cet article a initialement été publié par le HuffPost France.