MAROC
19/10/2018 15h:12 CET | Actualisé 25/10/2018 10h:57 CET

Inquiets de la condamnation d'un blogueur à Tétouan, les militants des droits de l'homme craignent le pire

"Aucune relation entre les faits et les poursuites", avait plaidé l'avocate de Soufiane Al-Nguad.

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VERDICT - “C’est un mauvais signe pour nous”. Ali Alaoui, président régional (nord) de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), ne cache pas ses craintes après la condamnation, dans la nuit de mercredi à jeudi, de Soufiane Al-Nguad à 2 ans de prison ferme par le tribunal de première instance de Tétouan.

Ce jeune blogueur de 32 ans avait exprimé sa colère après le drame de Hayat, comme d’autres l’ont fait. “Il n’avait pas participé aux manifestations dans les rues. Lui était activiste sur les réseaux sociaux, où il partageait ses opinions”, précise le militant pour qui ce verdict a eu l’effet d’une surprise. “Il a été poursuivi, entre autres, pour apologie de l’outrage au drapeau du royaume du Maroc et ses symboles et incitation à cet outrage par des moyens audiovisuels électroniques. Le verdict a été prononcé très tôt dans la matinée d’hier à 1h30 du matin”, raconte-t-il. Et d’ajouter que Soufian Al-Nguad était en détention préventive pendant son procès. 

“Je ne comprends pas cette condamnation. J’attends de lire les arguments qui l’expliquent lorsqu’une copie du verdict sera prête”, déclare au HuffPost Maroc Samira Achahbar, l’avocate chargée par l’AMDH de défendre Soufiane Al-Nguad. Cette dernière explique que durant le procès, elle a axé sa défense sur un élément clé: “aucune relation entre les poursuites et les faits relayés dans le dossier”. L’avocate indique que le dossier de la condamnation repose sur un post sur Facebook dans lequel “Soufiane appelle essentiellement à défendre le droit à la vie et à exprimer la colère en portant du noir”. “Les faits ne sont pas cohérents avec le verdict”, répète-t-elle, estimant que le recours à l’appel de ce verdict s’impose “naturellement” dans ce cas. “Nous le faisons automatiquement pour l’ensemble des verdicts émis en première instance”, annonce-t-elle.

En attendant, un comité de solidarité avec Soufiane Al-Nguad verra bientôt le jour. “Nous sommes en train de contacter en ce moment des associations de la société civile pour constituer un comité de solidarité afin de lui venir en aide”, déclare au HuffPost Maroc le président de l’Observatoire du nord pour les droits de l’Homme (ONDH), Mohamed Benaïssa. 

Si ce dernier est tout aussi choqué par la condamnation de ce blogueur, il affirme, cependant, que ce n’est pas la première fois que des jeunes comme lui font face à “des pressions”. “Les autorités locales, ici au nord, se montrent de plus en plus gênées par les écrits de ces jeunes sur les réseaux sociaux et plus particulièrement Facebook, devenu un outil de communication qui fait bouger l’opinion publique”, estime Benaïssa. Et de préciser que Soufiane Al-Nguad “est très dynamique et évoquait, souvent, dans ses écrits des questions liées à la gestion locale, que ce soit à Tétouan ou dans ses environs. Et il n’était pas le premier à souffrir de pressions”, souligne le président de l’ONDH. 

À l’ONDH, les blogueurs ne sont pas les bienvenus et ont à plusieurs reprises fait l’objet de convocations dans différentes affaires. “Il y a eu des poursuites à l’encontre de certains qui exprimaient leur solidarité au Hirak à Fnidek et Tétouan mais ils n’avaient pas été jugés. Soufiane, lui, a eu droit à une condamnation très sévère”, regrette Benaïssa.

D’autres procès sont attendus les 22 et 24 octobre à l’encontre de manifestants du 28 septembre, également poursuivis pour outrage au drapeau du Maroc. “Nous avons du mal en tant qu’association à faire le compte du nombre exact des manifestants concernés, car les convocations se poursuivent encore. Nous avons, toutefois, la certitude que 11 sont en détention provisoire, dont 5 mineurs”, affirme Ali Alaoui.

Pour ce militant, c’est un grave délit qui pèse sur ces jeunes tétouanais. “Outrage au drapeau marocain équivaut, dans le code pénal marocain, à l’atteinte à la religion islamique”, prévient-il. Et de souligner que c’est la première fois que la ville de la Colombe blanche connait une affaire de ce genre. “Il est vrai que les supporters du Moghreb de Tétouan ‘Los Matadores’ avait appelé à une marche le 28 septembre à l’occasion d’un match, mais il était question d’une protestation pacifique allant de la fontaine sur l’avenue Mohammed V au stade, sans plus”, indique Ali Alaoui, estimant que si les manifestations avaient dégénéré après le match de ce soir-là, c’est en raison de ” l’intrusion de baltajia” (voyous).  

Ces supporters avaient, d’ailleurs, publié le 2 octobre un communiqué dans lequel ils défendent contre toute les actes de violences et dénoncent les arrestations dont leurs membres ont fait l’objet. “Nous sommes en train de collecter des données sur ce qui s’est réellement passé afin de dresser un rapport complet”, annonce ce militant.

Depuis la mort de Hayat, jeune étudiante en droit tuée le 25 septembre par les tirs d’une unité de la marine royale, la tension parmi les jeunes qui rêvent, comme elle, de partir en Espagne ne risque pas de s’estomper de sitôt.