MAROC
31/07/2018 16h:01 CET

Appel royal: les partis politiques peuvent-ils reconquérir les citoyens? (Analyse)

A défaut, les jeunes pourraient créer leurs partis sur les réseaux sociaux.

FADEL SENNA via Getty Images

ANALYSE - “Attirer de nouvelles élites”, “inciter les jeunes à s’engager dans l’action politique”, “renouveler leurs méthodes de travail et rénover leurs modes de fonctionnement”. C’est l’appel royal lancé aux partis politiques dans le discours de la fête du Trône pour insuffler une nouvelle dynamique avec pour centre d’intérêt le citoyen. Parviendront-ils à y répondre?

La mission relèverait de l’impossible, à en croire Abdelhafid Edmino, professeur de droit public. Dans une analyse au HuffPost Maroc, ce dernier rappelle que ce n’est pas la première fois que le discours royal s’adresse aux partis politiques. “Ce n’est pas le premier discours royal qui soulève la question de la crise des partis politiques. Plusieurs, dont celui de l’ouverture de l’année législative au Parlement, l’évoquent, d’autant que la crise des partis politiques commence à s’amplifier”, indique-t-il.

Et d’expliquer que cette crise est d’abord liée à “l’impasse de la démocratie interne” au sein des partis. “Malgré la loi organique relative aux partis politiques, les statuts des partis et la mise en place des quotas jeunes et femmes, l’obstacle sociologique de la résistance des élites traditionnelles persiste”, estime Abdelhafid Edmino. Pour ce dernier, le difficile renouvellement des élites qui “se sentent menacées par le changement” condamne en toute logique les partis à la vétusté.

Moralisation et coalition

Autre difficulté interne des partis: la moralisation. Si la transhumance politique a été interdite, rappelle notre interlocuteur, d’autres pratiques comme celle de voter contre son propre parti (opposition vs majorité) laisse perplexe. L’analyste précise que l’absence d’outils légaux ou organisationnels ne permet pas de sanctionner ce genre de pratique et permettre au parti de “sauvegarder la crédibilité de son action”.     

A cette “impossible démocratie interne” s’ajoute le déséquilibre entre “partis privilégiés et les autres”. “Certains profitent de soutiens de certaines parties, mais n’apportent pas leur eau au moulin du renforcement de la démocratie du pays”, fait remarquer l’analyste, estimant que cette situation porte atteinte à la crédibilité de l’action des partis.

Et cette crédibilité est mise à rude épreuve lorsqu’il est question également de placer les partis sur l’échiquier politique. Abdelhafid Edmino pointe du doigt “un mode de scrutin qui ne permet pas de former des majorités responsables quelle que soit la nature des institutions concernées y compris le Parlement et les collectivités territoriales”. Il souligne que “malgré l’effort consenti par certains partis pour obtenir un maximum de voix, ils se retrouvent en dehors de l’opération de gestion (...) et doivent ainsi rallier les coalitions”. 

Des initiatives citoyennes qui naissent sur la toile peuvent très bien se transformer en partis. Abdelhafid Edmino

Un passage obligé qui coûte cher, puisque coalition, ici, est synonyme de soumission. “A ce stade, le programme du parti, supposé représenter un contrat avec l’électeur, n’a plus lieu d’être”, déduit Abdelhafid Edmino, affirmant que la réforme du mode de scrutin devrait se positionner en tête de liste des chantiers prioritaires. “Le rôle du parti et l’intérêt du programme électoral en dépendent. À quoi servent les élections si l’état des lieux reste ainsi?”, se demande-t-il.

Dans l’état des lieux actuel, l’importance que commencent à prendre les réseaux sociaux ne peut être ignorée. “Les nouvelles technologies ont dépassé les organisations (partis et syndicats) censées encadrer les citoyens et jouer le rôle du médiateur que souligne le discours royal”, ajoute l’analyste. Et de préciser que l’impact des réseaux sociaux à travers l’exemple de la campagne de boycott ne laisse aucun doute sur son effet mobilisateur auprès de l’opinion publique. “Ce rôle appartenait, par le passé, aux partis politiques. Et des initiatives citoyennes qui naissent sur la toile peuvent très bien se transformer en partis, comme le démontre l’expérience de certains pays, dont l’Espagne”, prévient Abdelhafid Edmino.

Suivre le mouvement 

Dynamique sociale et culturelle oblige, les partis sont appelés, dans le discours royal, à s’ouvrir sur les jeunes. “C’est la nouvelle génération active dans le monde virtuel et réel qu’il faut prendre en considération. Si elle ne trouve pas ce qu’elle cherche dans les partis, elle finira par en créer”, soutient l’analyste.

L'échec des partis dans l’encadrement dévoile un problème d’élites au sein des partis. Moussaoui Ajlaoui

Les partis doivent revoir leur copie pour reconquérir le citoyen. “Le discours royal dans sa globalité pose le sérieux problème de la médiation entre les institutions de l’Etat et les citoyens. Et les partis, au niveau constitutionnel, son appelés à remplir leur mission d’encadrement”, déclare au HuffPost Maroc le politologue Moussaoui Ajlaoui. Pour ce dernier, il n’y a pas de doute: “l’échec des partis dans l’encadrement dévoile un problème d’élites au sein des partis, incapables d’instaurer cette communication”.

De cause à effet, l’absence des partis a rendu “difficile toute médiation entre Etat et citoyen”, estime le politologue, soulignant que la question de “la faiblesse des partis” se pose avec acuité et suscite “des effets négatifs sur le rendement du gouvernement”. “Dans les mesures auxquelles le discours royal a appelé, le souverain a souligné la nécessité de la coordination entre les acteurs et, plus particulièrement, entre le gouvernement et ses composantes”, tient à souligner Moussaoui Ajlaoui.

Aux yeux de ce politologue, le Maroc est en train de transiter vers une nouvelle ère qui lui impose une nouvelle gestion politique où démocratie et régionalisation vont de pair. Rappelant l’une des mesures évoquées dans le discours royal, Moussaoui Ajlaoui affirme que le chantier de la décentralisation de l’administration dicte une nouvelle approche.