MAROC
07/11/2018 18h:34 CET

Appel royal à l'Algérie pour tourner "concrètement" la page de la discorde (ANALYSE)

“La proposition marocaine sera, pour l’Algérie, comme une carte de pression du Maroc"

MAP

DÉCRYPTAGE - “Une première”. Les spécialistes de la géopolitique sont unanimes à qualifier ainsi le discours du roi Mohammed VI, prononcé hier soir à l’occasion du 43e anniversaire de la Marche verte. Dans ce dernier, le souverain a misé sur “le sens de la responsabilité” pour “concrétiser l’idéal unitaire maghrébin”. Une ambition face à laquelle se dresse “une situation inacceptable”, a-t-il estimé, rappelant les lointaines racines des relations entre les deux peuples algérien et marocain. Et de préciser: “l’intérêt de nos peuples réside dans leur unité, leur complémentarité, leur intégration; et nul besoin qu’une tierce partie joue, entre nous, les intercesseurs ou les médiateurs”.

Pour le souverain, la normalisation des relations bilatérales ne peut rester un vœu pieux. “Je propose à nos frères en Algérie la création d’un mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation”, appelle-t-il dans ce discours. Mais ce n’est pas une surprise que le souverain prenne cette initiative. “Depuis son intronisation, le roi Mohammed VI a toujours mené des actions de main tendue en direction de l’Algérie. Plusieurs messages royaux ont appelé à la normalisation des relations et à une sortie de cette impasse entre les deux pays”, rappelle dans une déclaration au HuffPost Maroc Mohamed Benhammou, président du Centre marocain des études stratégiques (CMES).

Un dialogue direct sans intermédiaire

Pour ce dernier, l’appel d’ouverture des frontières a été quasi permanent mais n’a jamais suscité de “réaction positive auprès de l’Algérie”. “A présent, ce message royal qui lui est transmis est à la fois celui du coeur et de la raison. Il intervient dans un contexte régional géopolitiquement bouleversé par des agendas contradictoires”, fait remarquer l’analyste estimant que cet appel vise “la reconstruction d’un dessein commun conscient des évolutions en cours”.

L’union fait la force. Dans le contexte non seulement régional mais international, Benhammou souligne que le renforcement des liens entre pays s’impose. “Le mobile sécuritaire est bien présent et son importance est sans équivoque, mais au delà, il y a une dimension sociale, économique, politique et historique très forte qui légitime la fédération des efforts. Et la main tendue du Maroc veut unir le couple maroco-algérien”, insiste-t-il.

Construire cette union, c’est aussi faire des deux pays “une locomotive économique pour sortir le Maghreb de la panne dans laquelle il s’est enlisé”, soutient Benhammou, convaincu que “cette locomotive” étendra son impact à “tout le continent africain”.

Atteindre cet objectif devra commencer par instaurer un lien direct sans interférence. “C’est le but du mécanisme du dialogue auquel le souverain a appelé estimant que les deux parties peuvent régler leurs différends, donnant toute latitude à l’Algérie pour le façonner et dessiner ses articulations”, explique l’analyste qualifiant cette démarche de “pragmatique” et “respectueuse de l’autre” basée sur “une approche participative”. “Cette démarche est sans a priori, légitimée par un but commun: l’avenir partagé de deux pays maîtres de leur destin et de leur souveraineté”, souligne encore Benhammou. 

Raison oblige, notre interlocuteur rappelle que “du temps et de l’énergie ont été gaspillés dans la gestion des malentendus et positions qui ne servaient pas les peuples”. L’Algérie et le Maroc, deux parties sur un pied d’égalité, autour de la même table pour créer un mécanisme commun, c’est à cela que souhaite aboutir l’appel royal, insiste le président du CMES.

Sahara, un contexte favorable

Fin octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une nouvelle résolution 2440 sur le Sahara. Le mandat de la Minurso a ainsi été renouvelé pour 6 mois seulement. L’ambassadeur, représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies, Omar Hilale, a déclaré, le lendemain, le mercredi 1er novembre, que cette résolution “consacre, pour la première fois, l’Algérie comme partie principale dans le processus politique”. Et de préciser que l’Algérie participera avec la même qualité que le Maroc et la Mauritanie à une table ronde prévue les 5 et 6 décembre prochain à Genève. 

Dans ce contexte, l’appel au dialogue est doublement symbolique. “Le Maroc rappelle sa conviction de l’importance de l’union faisant des deux parties les acteurs forts”, estime Benhammou. Et leur force tient dans leur relation ancestrale. “Le roi a mis l’accent sur le poids de cette relation dans son histoire, rappelant la résistance des deux peuples contre la colonisation française, les liens familiaux et le partage commun”, déclare, de son côté, au HuffPost Maroc, le politologue Moussaoui Ajlaoui, chercheur à l’Institut des études africaines relevant de l’université Mohammed V de Rabat.

Pour ce dernier, le discours du roi est “historique”. “Le souverain a estimé honteux que, depuis plus de 40 ans, les deux pays entretiennent des relations de tension et que les frontières restent fermées depuis 1994”, décrypte Ajlaoui. Et d’ajouter “qu’au-delà des messages et des courtoisies, le roi Mohammed VI fait part d’une proposition, la première du genre”. C’est une nouveauté qui prend pour base deux éléments essentiels, d’après ce politologue: le cumul commun entre les pays et les peuples et un contentieux au niveau des relations bilatérales. “Nous essaierons donc tous de le dépasser. Et au lieu d’exprimer des souhaits, le Maroc propose un mécanisme que les deux pays sont appelés à mettre au point de commun accord”, observe-t-il, soulignant l’importance d’un tel mécanisme annonçant “une nouvelle relation avec l’Algérie”.

Le pays voisin a bien intérêt à y adhérer, selon notre interlocuteur pour qui “la résolution onusienne 2440 souligne en rouge la nécessaire implication de l’Algérie dans le processus de résolution du dossier du Sahara”. Cette dernière, pour Ajlaoui, “exige pour la première fois une présence positive de l’Algérie dans ce débat”. Une pression suite à laquelle le Maroc réagit par sa proposition. “Au lieu de se sentir coincé par l’ONU et/ou d’autres instances, le Maroc ouvre la porte au dialogue appelant son partenaire à œuvrer ensemble”, soutient le politologue.

L’appel du Maroc sera-t-il entendu? Ajlaoui n’en est pas convaincu. “Malheureusement, le contexte interne tel qu’il est en ce moment en Algérie ne peut aboutir à une réponse favorable”, affirme-t-il. Dans ce contexte, ce dernier évoque les élections mais surtout “les guerres intestinales au niveau du régime et le règlement du Sahara qui reste une carte indispensable du règlement du jeu interne”, précise-t-il, estimant, toutefois, que le pays voisin sera “embarrassé par cette proposition qui ne s’adresse pas seulement à la présidence algérienne mais aussi au peuple algérien”.

A la rencontre de Genève, “la proposition marocaine sera, pour l’Algérie, comme une carte de pression du Maroc sur elle et sur l’ONU”, prévient le politologue soulignant que la notion de l’Etat en soi pose problème pour l’Algérie. Pour ce pays, indique notre interlocuteur, “la légitimité historique du FLN et du pouvoir font toujours débat”. “Le Maroc dérange ce régime algérien parce qu’il reflète l’Etat depuis au moins 14 siècles sans connaitre de rupture contrairement à celui de l’Algérie issue de la colonisation française”, soulève Ajlaoui qualifiant ce problème de “complexe d’Etat” dans lequel “les relations entre les deux restent soumises à une instrumentalisation. Mais espérons que quelqu’un de raisonnable répondra à cette proposition au moins au niveau diplomatique”.