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28/02/2019 10h:11 CET | Actualisé 28/02/2019 10h:11 CET

Antisionisme, antisémitisme: Les terribles simplifications

Pour un lettré soucieux des mots, il faut croire qu’il était, ce soir là, animé de considérations plus pressantes que le respect des définitions.

LUDOVIC MARIN via Getty Images

Le président de la République Française a eu récemment une sortie très remarquée en déclarant qu’il souhaitait voir l’antisémitisme intégrer l’antisionisme dans sa définition. Pour un lettré soucieux des mots, il faut croire qu’il était, ce soir là, animé de considérations plus pressantes que le respect des définitions.

Comment amalgamer sémitisme et sionisme? Le mot “sémite” désigne des groupes ethniques utilisant des langues voisines (hébreu, arabe, araméen, tamazigh). Vous, moi, cet autre qui passe, sommes tous sémites. En revanche, le sionisme est une idéologie politique fondée sur l’éveil et la structuration du sentiment national juif. Au XIXème siècle, cette idéologie a été portée par la flambée des nationalismes dans des pays européens envahis: Italie, Pologne, Hongrie. L’antisionisme a germé lorsque les juifs d’Europe, au lieu de rester marginalisés, ont entrepris d’infiltrer toutes les couches de la société. On doit au journaliste hongrois Théodore Herzl, venu assister, en 1894, au procès Dreyfus, l’idée fulgurante qu’il était illusoire d’espérer intégrer les juifs dans les sociétés européennes et qu’il leur fallait impérativement un État. 

Il est troublant de constater à quel point les mots s’influencent mutuellement: le sionisme, politique expansionniste juive, a déteint sur le sémitisme, le restreignant, chez la plupart des individus, à la population juive. Dès lors, l’antisémitisme implique, tel un prolongement naturel, d’être antisioniste. Il y a là un terrible amalgame: étant nous-mêmes d’authentiques sémites, il est impensable que nous soyons antisémites. En revanche, nous pouvons être opposés à cette tendance politique totalitaire qu’est le Sionisme. De plus, bien des juifs, sans renier leur judaïté, clament tout haut leur antisionisme.

Au XIX ème siècle, en Europe, l’une des manières les plus astucieuses de traiter les étrangers, les minorités, fut de mettre en place la théorie des races. Ce qu’on appelait alors le “racialisme” (pour le distinguer de son frère jumeau: le racisme) répartissait les individus en 4 ou 5 races. On s’appuyait sur des critères morphologiques, telle la couleur de la peau, les dimensions de la tête (crâniométrie)… Ces études, très sérieuses, ont donné lieu à une classification et donc à une inégalité des races, À la même époque (ironie du sort) les pays européens entreprenaient de coloniser des pans entiers de la planète. Alors même que les études scientifiques avaient démontré l’inanité du concept de race, les colonisateurs ont calqué leur politique sur le “racialisme”: eux, race supérieure, débarquaient apportant les lumières de la raison, les prouesses de la technologie et l’évangélisation, en bonus, à des indigènes qui leur étaient inférieurs…

Par delà la “bévue” qui fait de tous les sémites des sionistes en puissance, la sortie de M. Macron relance le débat sur le problème du positionnement face à l’autre, celui qui est marginalisé par la couleur de sa peau, sa langue, ses coutumes et que l’on considère inférieur, par un automatisme quasi-viscéral. Il semble que le couple identité- altérité tourmente, à intervalles réguliers, la conscience politique française: qu’on se souvienne de la polémique sur l’identité, lors du gouvernement Sarkozy.

En vérité, l’ancienneté et l’universalité du racisme ne sont plus à prouver: la méfiance à l’égard de l’autre, l’étranger, est inhérente à la nature humaine. Dans l’Athènes de Socrate et Platon, les étrangers (tout comme femmes et enfants) étaient considérés comme des sous-êtres, et interdits d’exercice politique. Des exemples plus récents foisonnent: qu’il s’agisse du massacre des indiens d’Amérique par les Européens venus les coloniser, ou de la traite des noirs par les pieux musulmans, puis par les négriers européens...

Au XXème siècle, les génocides se sont multipliés: le plus horrible et le plus médiatisé est sans conteste le massacre des juifs par Hitler. Il y eut aussi l’extermination des Tutsi par les Hutu au Rwanda, la tuerie des Arméniens et des Kurdes par les Ottomans, au début du XXème siècle.

Aujourd’hui, le racisme existe toujours sous ses deux formes que sont l’agression de “l’autre” et la discrimination à son égard. Cet autre, irrémédiablement enfermé dans son altérité, constitue une menace pour ce que je suis. Il suscite donc méfiance, isolement et agressivité en tous genres. Dans ce sens, les exemples abondent: celui qui revient en permanence est l’afflux de migrants illégitimes aux portes de l’Europe. Par delà le problème économique, indéniable, qui implique de loger et nourrir un surplus de population, il y a aussi, de la part des européens de souche, la crainte de ne plus se sentir chez eux: ces autres qui débarquent en masse, vont dénaturer l’aspect des villes, installer leurs rituels barbares, bref altérer l’atmosphère des “maîtres de céans”. Plus menaçant encore, le spectre de l’islamisme avec ses attentats qui se produisent n’importe où, sans prévenir, tout cela a généré et entretient soigneusement la flamme d’une islamophobie toujours vive. Au niveau social, il n’est que de se souvenir de la polémique soulevée par le port du foulard dans les lieux publics. Au plan politique, le développement en Europe de partis d’extrême droite (repliés sur eux-mêmes et refusant l’autre) représente une des réponses au phénomène de l’altérité. De manière assez caricaturale, le passage en force, par Donald Trump, du projet de mur séparant les Etats-Unis du Mexique, représente un exemple de ce que le racisme ordinaire peut engendrer. À ce propos, les Etats-Unis sont loin d’avoir fait leur paix avec la “négro-phobie”. La présidence de Barak Obama n’a pas suffi à effacer la haine sourde du noir; et puis Obama, si fin, si élégant était, en somme, presque blanc... Aujourd’hui, les assassinats de citoyens noirs, émaillent régulièrement l’actualité aux USA, sans compter le menu fretin de mépris et de violences verbales à l’encontre des noirs.

Toutes ces déviances, ces perversions ne doivent pas nous faire oublier que le couple “identité- altérité” domine, depuis toujours, la pensée humaine. Etymologiquement “définir” signifie tracer une limite et c’est souvent ce à quoi l’identité, scrupuleusement respectée, nous oblige. Mais que serais-je si je n’existais pas sur le fond de toutes les différences qui m’environnent? Comment oublier qu’une pensée féconde consiste à penser les choses autrement? Ces pays que nous voyons se refermer sur leur identité, moyennant visas, passeports, et rejet de migrants, ne peuvent pourtant survivre qu’au contact d’autres identités. À travers l’histoire, les grands événements humains  (apparition des monothéismes, découverte de terres inconnues, progrès de la science) ont tous introduit de l’altérité dans un mode de vie figé qui se répétait.

En revanche, le tourisme de masse qui marque notre époque, confronte le voyageur à une altérité sans aspérités, où on s’arrange pour lui présenter un autre dont les différences sont rabotées et intégrées dans les registres factices de l’exotisme ou du loisir. En définitive, cet autre qui passe dans ma rue, devrait convoquer en moi, non pas une crainte pour mon portefeuille, mais, pour reprendre Deleuze, le jaillissement “d’un monde possible”… Aux propos réducteurs d’Emmanuel Macron, amalgamant, en parfaite connaissance de cause, antisémitisme et antisionisme, je voudrais répondre par les derniers mots, écrits par Michel Foucault, peu avant sa mort: “il ne peut y avoir de vérité que sous la forme d’un autre monde, de la vie autre”.

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