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17/03/2018 14h:21 CET | Actualisé 17/03/2018 14h:21 CET

Amour paternel, rupture entre générations (1910)

   Une maison d’édition d’Alger propose une nouvelle collection intitulée “Petits inédits maghrébins”. Conformément à son projet, elle a déjà commencé à publier (deux volumes à ce jour) de courts textes destinés à compléter l’œuvre d’écrivains maghrébins connus. Le premier volume propose ainsi des poèmes de Jean Sénac, tandis que le second qui nous intéresse ici donne à lire une pièce de théâtre intitulée L’Offense, écrite en 1910 alors que son auteur Abdelkader Hadj Hamou n’avait encore que 19 ans.

 

 

Petits inedits maghrebins

 

Cet écrivain n’est nullement inconnu dans l’histoire littéraire algérienne à cause d’un roman intitulé Zohra  la femme du mineur, qui date de 1925. Mais la pièce de théâtre est encore bien plus remarquable par sa date puisqu’elle a été écrite quinze ans avant le roman.

On se doute que l’œuvre d’un jeune garçon de 19 ans n’est pas sans défaut, et cela n’aurait aucun intérêt de les détailler. Mieux vaut s’arrêter à quelques points remarquables qui retiennent l’attention du lecteur et pour lesquels il est essentiel de ne pas oublier la date de 1910. La présentation écrite par le professeur Hadj Miliani nous rappelle que le jeune Abdelkader appartenait à une famille, un père, des frères et des oncles, qui ont sans aucun doute constitué pour lui un encadrement de haute qualité morale ;  et l’on trouve en effet dans L’Offense un hommage rendu à une figure paternelle remarquable voire bouleversante.

Il s’agit d’un vieil homme (vieux pour l’époque : on nous dit qu’il a soixante-cinq ans), appelé Yeuve, ce qui est sans doute une variation sur le mot vieux. Il a un fils de vingt-cinq ans, Dompares, qui est absolument l’inverse de ce qu’il est lui-même, au point qu’on ne saurait imaginer un écart plus immense entre deux générations. Autant le père est une figure admirable, autant le fils nous est présenté comme un odieux voyou.

Bien qu’il ne soit fait aucune allusion à des événements historiques pouvant servir de repère, ni à rien non plus qui soit proprement algérien, il est aisé de se livrer à un petit calcul en prenant la date de 1910 comme représentant plus ou moins le moment présent. On peut en conclure que Yeuve le père est né vers 1845, ce qui veut dire qu’il appartient à la première génération qui ait vécu complétement sous le régime colonial, mais encore à titre de pionnière, tandis que Dompares serait né plus ou moins en 1885 à un moment où la Troisième République impose à sa plus belle colonie des modèles français—dont les représentants sur place ne sont pas forcément de premier choix !

Abdelkader Hadj Hamou l’auteur étant né en 1891 ne peut appartenir qu’à la génération de Dompares et c’est celle de son père qu’il célèbre à travers le personnage de Yeuve. Ce qui n’est certainement pas une manière de s’identifier à Dompares mais plutôt de dire à quel point il ressent la mutation de la société algérienne dite indigène, et à quel point la dé-moralisation au sens propre de ladite société lui paraît terrifiante, en rupture totale avec les valeurs que des gens comme son père ont en vain essayé de transmettre.

Si nous cherchons quelques témoignages sur ce moment d’histoire qu’on peut appeler grosso modo la période 1900, en admettant qu’elle va à peu près jusqu’à la première guerre mondiale,  nous trouvons parmi les textes de langue française et par exemple dans l’œuvre d’Isabelle Eberhardt (morte en 1904) un tableau alarmant de la dégradation algérienne : côté français, ce qu’elle dit des colons de Ténès en fait des anti-modèles, mais côté "musulman", on voit aussi à la lire qu’elle constate des effondrements désastreux.

Ou bien encore, autre source très intéressante, l’Histoire de ma vie de Fadhma Aï Mansour Amrouche, née en 1882 et ayant vécu en Kabylie jusqu’au départ de sa famille pour Tunis en 1910. Dans la période qui précède ce départ, Fadhma décrit avec précision la chute de la famille Amrouche (celle de son mari), certes pour des raisons économiques et financières mais encore et toujours pour ces mêmes raisons de dé-moralisation au sens où aucune valeur morale ne se substitue à celles du passé, en sorte que  l’on trouve dans la plupart des familles des garçons, bientôt des hommes, qui ont plus d’un trait commun avec le Dompares d’Abdelkader Hadj Hamou. Que celui-ci, jeune garçon pénétré par l’esprit des valeurs héréditaires, ait voulu dire sa consternation et son effroi devant leur abandon catastrophique, on ne peut que le comprendre, et en être ému comme lui.

Ce qui est peut-être le moins prévisible dans L’Offense, dans la mesure où on ne peut l’expliquer de manière sociologique ou historique, c’est la manière dont l’amour y est évoqué, un amour absolu, porté à l’extrême, et qui ne supporte aucune restriction. Tel est l’amour que Vieuve porte à son fils, contre toute évidence et contre toute raison, alors que Dompares ne cesse de le bafouer, de le renier, et de souhaiter sa mort. Amour cependant moins déraisonnable qu’il n’y paraît puisqu’il entraîne finalement une conversion ultime de ce garçon perdu qui, faute de pouvoir compenser tout le mal qu’il a fait, choisit le suicide comme unique forme possible de rachat.

On soupçonne dans le pardon accordé par le père un souvenir du Victor Hugo des Misérables, que ce soit pour la figure admirable de Monseigneur Myriel—humble et pauvre dans une époque obsédée par l’argent ; ou pour celle de Jean Valjean, figure sacrificielle  d’un père martyrisé.

Mais peut-être faudrait-il chercher aussi dans la tradition poétique arabe, celle de l’amour fou, une source de cette folie par amour. Nous savons en tout cas qu’Abdelkader Hadj Hamou avait la double culture parfaitement maîtrisée des meilleurs parmi les hommes de son temps. Rien d’étonnant à ce que ce jeune homme de 19 ans transpose le désir d’amour dont il est dévoré et lui donne la forme de l’amour paternel, à un moment où l’amour de l’homme pour la femme, celui de Dompares pour Firmine, est une odieuse caricature d’un sentiment ou d’une passion galvaudée par les mœurs du temps.