ALGÉRIE
22/05/2019 10h:24 CET | Actualisé 22/05/2019 10h:27 CET

Amin Sidi-Boumediene, réalisateur du Film Abou Leila : "j’ai tenu à ce que le film ne prétende jamais à expliquer la décennie noire"*

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A l’issue de la première du film à la Semaine de la Critique, Tewfik Hakem a réalisé cet interview express avec Amin Sidi-Boumediène le réalisateur du film “Abou Leïla” 

 

Pour quelles raisons votre film commence par cette citation du poète anglais du 19e siècle, William Blake : 


”À présent le serpent rusé chemine 
En douce humilité, 
Et l’homme juste s’impatiente dans les déserts 
Où les lions rôdent”

Amin Sidi-Boumediene: D’abord parce que j’ai adoré lire Blake, il fait ressortir par des images symboliques toute la psyché humaine. Sa poésie se base sur des métaphores, souvent religieuses, une manière de ne pas laisser croire que les mots peuvent à eux seuls saisir la complexité du monde. Quand William Blake décrit ses visions infernales le bien et le mal sont entremêlés, comme le visible et l’invisible. Le symbole permet justement de mêler des concepts et des formes antagonistes. Et c’est paradoxalement plus réaliste que bien des discours qui prétendent restituer le réel. Les faits n’expliquent jamais les fondements ou les raisons des événements. 

Pourquoi avoir traité de la décennie noire alors que vous faites partie de la génération qui est venue après ? 

Bonne question que celle de la légitimité car il est vrai que personnellement je n’ai pas vu de corps ensanglantés. Ni moi, ni ma famille n’avons eu à déplorer des pertes durant cette guerre civile. Mais nous sommes tous héritiers de cette histoire. Certes à des degrés différents, mais d’une manière ou d’une autre cette époque épouvantable nous a tous marqués. J’avais entre 10 et 20 ans et j’habitais à Bouzaréah quand les massacres étaient perpétrés quotidiennement ou presque. Pour ne pas offenser les gens qui ont été touchés directement par les tueries, j’ai tenu à ce que le film ne prétende jamais à expliquer ou même à restituer la décennie noire. Voilà pourquoi je m’évade en quelque sorte avec mes deux protagonistes qui quittent Alger pour aller dans le Sud où le terrorisme n’est pas encore arrivé. Et en même temps tous les personnages sont marqués par la violence, ce n’est pas un film qui revient sur la décennie noire mais plutôt un conte qui interroge les séquelles de celle-ci. 

D’où est partie cette idée de road-movie et comment avez-vous écrit le scénario du film ? 

Tout est parti d’un roman de Yasmina Khadra, A quoi rêvent les loups. Je me souviens que lorsque le roman est sorti on était dans cette période bizarre où chacun voulait oublier -à défaut d’effacer de sa mémoire- cette maudite décennie noire, et le roman, malgré ses imperfections littéraires, nous avait replongé dans les cauchemars de ce traumatisme étouffé. Au début je voulais adapter le roman, mais au fur et à mesure que j’essayais je me rendais compte que ce n’était pas possible sauf à assumer un film manichéen, ce que je ne voulais pas. M’est venue alors l’idée de ce road-movie. 

C’est un road-movie, mais pas seulement. On peut parler de buddy-movie comme l’a fait Charles Tesson, le directeur de la Semaine de la Critique en présentant votre film, car il s’agit aussi d’un film de deux copains, mais aussi de conte philosophique, de film à suspense, de film fantastique avec des vampires. Plusieurs genres cohabitent dans votre premier film. 

Parce que j’aime tous les genres, aucun ne me rebute, il y a du bon et du mauvais dans le cinéma de série Z comme on peut trouver le meilleur et le pire dans le cinéma d’auteur. Et en tant que musicien et surtout en tant qu’amateur de rock progressif, c’est-à-dire de longs morceaux de 20 minutes avec plein de variations, je voulais faire un film baroque pour éviter de me prendre au sérieux. Un film sur un sujet grave mais en restant autant que possible naïf comme un enfant. 

Et quel est ce conte qui intervient d’une manière tout aussi surprenante à la fin de votre film ? 

C’est un extrait de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche que je voulais faire entendre en arabe. 

Comment êtes-vous devenu cinéaste ? 

En faisant des études de cinéma à Paris, puis en 2008 je suis rentré à Alger et naïvement je voulais participer au renouveau du cinéma algérien. J’ai fais l’assistant du producteur Belkacem Hadjaj sur la série et la comédie musicale Essaha de Dahmane Ouzid qui a duré une année. J’ai commencé par servir le café aux techniciens, avant de passer à autre chose. Si le feuilleton n’était pas intéressant la formation l’a été à plus d’un titre. J’ai vu tous les aspects du métier. Ensuite j’ai été le conseiller informel du réalisateur italien Gianni Amélio quand il est venu tourner en Algérie l’adaptation du Premier homme d’Albert Camus. J’ai lu tout Camus, je me suis renseigné sur cette période coloniale, je voulais que les dialogues soient crédibles pour lui faire éviter des incohérences. C’est d’ailleurs Gianni Amélio qui m’a poussé à passer à la réalisation. En définitive ce sont ces deux expériences, le feuilleton avec Belkacem Hadjaj et le film de Gianni Amélio qui m’ont formé. Ensuite je suis passé à la réalisation des courts-métrages où je faisais tout, écriture du scénario, mise en scène, cadre, montage. J’ai réalisé une première version de «Abou Leïla» en court-métrage, la première version du film a été écrite en 2009. 

Et aujourd’hui, vous vivez en France ou en Algérie ? 

A.S.-B.: Je vis ici et là-bas et à chaque fois nulle part. 

 

* Cet entretien est publié également par le Quotidien d’Oran