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07/11/2018 13h:32 CET | Actualisé 07/11/2018 13h:32 CET

"America first" ou le monde selon Trump

Associated Press

Living next to you is in some ways like sleeping with an elephant. No matter how friendly and even-tempered is the beast, if I can call it that, one is affected by every twitch and grunt”.  (”Être votre voisin, c’est comme dormir avec un éléphant ; quelque douce et placide que soit la bête, on subit chacun de ses mouvements et de ses grognements”). 

Cette réponse du défunt premier ministre canadien Elliot Trudeau à une question sur les relations entre les États-Unis et le Canada au Press Club de Washington, D.C. le 25 Mars 1969, n’a pas pris de rides à propos de sa pertinence et son intelligence. Malgré un âge respectable d’un demi-siècle, cette réflexion garde aujourd’hui tout son sens et enseigne sur la nature du voisin du Sud. Et comble de curiosité historique, c’est son propre fils Justin l’actuel premier ministre qui doit méditer cette réflexion parentale et composer avec le premier partenaire du Canada.                 

Avec Trump, comme voisin, le Canada risque non seulement de souffrir de l’inconfort d’un partenaire envahissant et perturbant mais de goûter souvent aux sauts d’humeur et à la brutalité d’un ours mal léché

Le premier coup de griffe a été donné lors du Sommet du G7 à Charlevoix au Canada qui s’est soldé par un échec à cause des positions agressives et intransigeantes américaines envers leurs alliés. Et sur le plan de la forme, le président Trump avait fait preuve d’un manque flagrant de respect des règles élémentaires de protocole, de diplomatie et de bienséance envers son hôte canadien en quittant prématurément le sommet et surtout en se ravisant et retirant son soutien à la déclaration commune du Sommet …via un Tweet en plein ciel depuis son Air Force One. L’art de la gouvernance internationale par Twitter est inventé.

La seconde griffe du voisin incommode et incommodant était la renégociation forcée de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et son empressement obsessionnel à conclure, tout en dictant ses conditions préalables assorties de menaces de mettre fin définitivement à cet accord entre les trois pays nord-américains (USA, Canada et Mexique).

De l’ALENA à l’AEUMC : des négociations périlleuses

L’ALENA est un espace géographie immense et une zone économique prospère avec une population de 530 millions et un PIB global représentant environ le quart du PIB mondial et un commerce trilatéral de 1.0 billion.

Malgré le risque que cet accord tripartite se convertisse en entente bilatérale entre le Mexique et les États-Unis, après la signature séparée du Mexique qui a accentué la pression sur Ottawa, les négociateurs canadiens ont maintenu leur plan de négociation et leur objectif à savoir ne pas signer à n’importe quel prix, si ce n’est pas un “bon accord”. Finalement, un compromis fut arraché à une demi-heure de l’échéance de la fin des négociations. 

En fin de compte, le Canada a pu sauver son industrie d’automobile et poursuivra ainsi l’exportation vers les États-Unis sans droits de douane, une menace qui demeure en suspens pour les exportateurs étrangers notamment européens et principalement allemands.

Le Canada a résisté également aux pressions américaines pour l’abolition de l’exemption culturelle et le mécanisme de règlements des différends. La première permettra de protéger les productions artistiques des dispositions de ce nouvel accord qui porte désormais le nom de “Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC)”, et la deuxième de ne pas octroyer le pouvoir aux tribunaux américains de statuer sur les litiges commerciaux.

Une des pierres d’achoppement qui a failli conduire à l’échec des renégociations est la gestion de l’offre des produits laitiers. C’est un système mis en place par le Canada qui fixe des quotas de production garantis (lait, œufs, volaille) afin de stabiliser les prix au pays, limitant ainsi les importations du puissant voisin, d’autant plus que l’État du Wisconsin, à lui seul, possède plus de vaches laitières que tout le Canada.  

Une première brèche a été ouverte récemment dans le système de gestion de l’offre par deux précédents. Après avoir accepté l’entrée de 9% de produits laitiers en vertu de l’accord de libre-échange Canada-Europe et du Partenariat TransPacifique (PTP), le Canada a concédé à accorder également aux producteurs américains l’équivalent de 3,59 % du marché dans le cadre de cet AEUMC. Un programme de compensations financières au profit de ses fermiers, est en cours de conception par le gouvernement fédéral, pour combler leurs pertes causées par ces nouveaux traités

En somme, le Canada a résisté aux menaces de Trump et à l’inélégance de ses intimidations, provocations verbales voire ses insultes contre la personne du premier ministre canadien. Dans un contexte pareil de négociation, reconduire certaines dispositions sans faire de compromis est déjà un gain.

L’absence d’accord n’aurait pourtant pas produit le scénario catastrophique et alarmiste tant appréhendé. Deux think-tank canadiens, the Conference Board of Canada et the C.D. Howe Institute, prédisaient un impact relativement modeste avec une éventuelle perte de 25 000 à 85 000 emplois et un recul d’un demi-point de pourcentage de croissance de l’économie canadienne. 

Le grand gain pour le président Trump est surtout d’ordre politique qui l’autorise désormais de s’enorgueillir devant les fermiers du Wisconsin et de l’État de New York d’avoir tenu sa promesse de renégocier le “mauvais accord” voire le “désastre” comme il le qualifie, et d’avoir obtenu un “accord historique” avec le Canada et une “bonne entente tripartite”.

De l’idéologie au business

Le Canada, à l’instar d’autres alliés, n’a pas été épargné par la redéfinition de la politique étrangère des États-Unis sous Trump résumée dans le slogan “America First !”. Cette politique est associée souvent à l’isolationnisme, une idéologie qui a jalonné l’histoire politique étrangère américaine.

Au siècle dernier, le président Woodrow Wilson avait tenté de briser l’isolationnisme américain en lançant en 1917 sa fameuse phrase ″ The world must be made safe for democracy” le monde doit être sécurisé pour la démocratie, afin de justifier son entrée dans la première guerre mondiale.

Cependant, cette ouverture avait été de courte durée. Malgré le rôle actif de leader joué par le président W. Wilson dans la préparation du Traité de Versailles et celui de la création de la Société des Nations, le Congrès lui avait infligé un camouflet en refusant de les signer. Des lors, les États-Unis avaient renoué avec la politique isolationniste qui promouvait une intervention minimale dans les affaires du monde.  

Mais les enjeux internationaux et les bouleversements militaires et géostratégiques dans un monde en ébullition des années quarante ont contraint leur retour au réalisme politique Realpolitik. L’attaque de Pearl Harbour avait mis fin à l’isolationnisme et contraint les États-Unis, une fois de plus, à être un acteur déterminant lors du 2e conflit mondial.  

Un autre exemple plus récent sous la gouvernance du président George W. Bush illustre ce flux et reflux dans la politique étrangère. Après s’être attaqué et critiqué sévèrement l’interventionnisme de l’administration de Bill Clinton aux Balkans et en Somalie, le président Bush, au début de son mandat, avait prôné une forme de repli sur le plan international. Cependant, le 11 septembre 2001 a bouleversé la donne et remis en question cette stratégie, marquant ainsi le retour en force de l’interventionnisme hégémonique États-Uniens non seulement militaire et politique, mais aussi idéologique.

La politique étrangère conçue par les néo-conservateurs de l’administration Bush s’est inspirée du “ wilsonisme “ en retenant surtout son aspect internationaliste avec comme but d’exporter le modèle démocratique occidental à d’autres contées et sociétés.   

Sous la gouvernance de Bush, le slogan de Wilson aurait pu être reformulé ainsi “The world must be made safe … by democracy” le monde doit être sécurisépar la démocratie. Les expériences d’exportation de cette démocratie clé en main, escortée par une armada militaire, a été un échec retentissant et les expéditions en Afghanistan et en Irak s’apparentaient à une punition revancharde qu’à une mise en œuvre de cette idéologie par la démocratisation de ces régimes.

A l’inverse, cet internationalisme wilsonien est utilisé par Trump comme une arme de défense des intérêts américains notamment économiques. Le but n’est plus d’exporter les valeurs occidentales mais de faire du business sans se soucier des orientations idéologiques des pays ou de leurs dirigeants, dictateurs ou radicaux religieux soient-ils. A l’exception de Cuba en raison du poids de l’électorat anti-castriste de la Floride notamment et des “ d’États voyous “, la Corée du Nord, l’Iran, la Syrie et le Venezuela. 

A la différence de l’équipe de Bush constituée d’idéologues néoconservateurs et nationalistes comme les Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Richard Perle, la garde rapprochée de Trump, à l’exception de John R. Bolton, n’a pas une mission “messianique”, mais de “Make America Great Again” et asseoir l`hégémonie américaine.

A ce titre le cas de l’Arabie Saoudite est édifiant. Un royaume rétrograde, brutal et hermétique à toute forme de la libre expression ou à la dissidence politique ; mais grâce à des atouts névralgiques, il entretient avec les Etats-Unis des relations privilégiées de protégé et de gâté et cela quel que soit l’obédience politique de l’hôte de la Maison Blanche.

Sous Bush l’idéologue ou Trump le businessman et depuis toujours, l’économie et la sécurité l’emportent sur les valeurs, les mœurs sociales, les droits de l’homme, les droits des femmes et moult autres raisons. Les relations américano-saoudiennes résistent aux girations géopolitiques et aux changements des présidents aux commandes qu’importe leur style ou leur personnalité du fait des raisons fondamentales d’existence de cette alliance (“Pacte du Quincy” et la “Doctrine Carter” de confinement).

Et ce n’est pas le meurtre ignoble du journaliste Khashoggi encore moins les massacres horribles de 10 00 yéménites (sources ONU) par l’Arabie saoudite et ses alliés qui vont remettre en cause cette proximité entre les deux pays et la trilogie Sécurité-Pétrole-Business, que même les attentats du 11 septembre et leur gravité n’ont pu ébranler.  Néanmoins les remous provoqués par l’assassinat de Khashoggi pourraient offrir l’opportunité aux États-Unis de faire sortir leur allié du bourbier yéménite, le “Vietnam” de l’Arabie Saoudite et de l’échec de son expédition militaire. 

Néo-unilatéralisme trumpien 

Contrairement à l’interprétation de ce slogan “ America First ! ” par certains analystes qui l’associent à un retour à l’isolationnisme républicain classique ; on peut dire que la doctrine étrangère trumpienne, à travers ses initiatives et ses interventions dans des affaires internationales, est plutôt un néo-unilatéralisme.

En fait, la politique étrangère de Trump s’articule autour deux axes majeurs : un néo-unilatéralisme hautain et un nationalisme économique agressif.

L’administration Trump ne cache pas sa méfiance profonde à l’égard des institutions internationales, grandes consommatrices de la “généreuse contribution financière des États-Unis”, et appuie le retrait de certaines d’entre elles par leur manque de crédibilité; d’utilité ou d’efficacité voire par leur hostilité envers les intérêts américains. Ainsi, ce sont les positions “ anti-israéliennes “ de l’UNESCO, qui ont justifié le retrait des États-Unis. Et c’est “l’hypocrisie” du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies qui sert “ses propres intérêts, qui fait des droits de l’homme un sujet de moquerie” qui a conduit au retrait de cette organisation.

Ce néo-unilatéralisme se manifeste également dans la cessation de la participation américaine à l’accord sur le nucléaire iranien, un texte pourtant endossé par l’ONU et dans le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, une violation flagrante des résolutions onusiennes. En se dissociant de la communauté internationale et de ses alliés, le président Trump, en plus de s’aligner sur les positions de son protégé israélien, il respecte ses promesses faites à son électorat de la droite évangélique américaine.

Le respect de la souveraineté américaine et l’autonomie de son pouvoir décisionnel sur les enjeux mondiaux sont la source de la décision du retrait du Pacte sur les migrants au motif que “l’approche mondiale de la Déclaration de New York est juste incompatible avec la souveraineté américaine (…); nos décisions sur les politiques d’immigration doivent toujours être prises par les Américains et les seuls Américains” justifiait l’ambassadrice démissionnaire américaine à l’ONU, Nikki Haley

Nationalisme économique

En plus de ces retraits des instances politiques et diplomatiques, l’unilatéralisme trumpien s’est traduit, également, sous forme de nationalisme agressif dans les domaines économiques et commerciaux, par la dénonciation de plusieurs accords internationaux, non pas par souci d’autarcie mais par la préservation des intérêts américains qui seraient mal défendus dans ces accords ou qui sont préjudiciables aux intérêts économiques et géopolitiques des américains.

C’est le cas de l’accord de Paris sur le climat, que le président l’associe à une “guerre aux emplois américains dans le secteur du charbon” et qu’il est de sa responsabilité “de tenir (sa) promesse de protéger (son) peuple”. 

L’argument de défense des intérêts du peuple américains est mis également en exergue par le président lorsqu’il appose sa signature sur le décret signifiant la fin de la participation des États-Unis au traité de libre-échange Partenariat Trans-Pacifique (TPP), un accord pourtant considéré par ses initiateurs américains comme un contrepoids à l’expansionnisme chinois qui pourraient préserver les intérêts économiques américains dans la région. Mais qui dans la conception de Trump, c’est plutôt le retrait de cet accord qui est “une bonne chose pour le travailleur américain”.

Tous ces accords révisés ou annulés comme la renégociation forcée de l’ALENA, l’abandon du TPP, les menaces d’une guerre commerciale avec la Chine, les sanctions contre la Russie et les tergiversations pour l’accord de libre-échange Europe-Etats-Unis (TTIP/ Tafta) sont autant de manifestations de cet nationalisme économique d’inspiration reaganienne axé sur la protection des intérêts américains.   

Ce nationalisme économique agressif, même envers ses alliés traditionnels, et ce néo-unilatéralisme politique hautain ne pourraient faire associer pour autant ce gouvernement à l’isolationnisme. En effet, plusieurs initiatives et gestes font douter des tendances isolationnistes de la politique étrangère de Trump. Par exemple, l’accord sur le nucléaire et le rétablissement des sanctions contre l’Iran sur fond de représailles contre les entreprises mondiales qui transigent avec la République islamique, son implication dans le dossier du programme nucléaire nord-coréen et sa rencontre historique avec le leader Kim Jong-un; ainsi que les frappes militaires sur la Syrie que son prédécesseur Obama n’a pas osé ordonner après le dépassement par le régime de Bachar El Assad de la “ligne rouge” (utilisation d’armes chimiques); et enfin le renforcement des moyens militaires en Afghanistan.

En outre, la “nouvelle stratégie de défense nationale ”élaborée par l’administration Trump vise à moderniser l’armée pour retrouver “son avantage compétitif ” dans un contexte fluide marqué par la montée en force de la Chine et le renouveau militaire de la Russie.

Le Pentagone est profondément conscient que “l’érosion de l’avantage militaire des États-Unis vis-à-vis de la Chine et de la Russie, si elle n’est pas arrêtée, pourrait à terme saper (leur) capacité à dissuader toute agression”. C’est pourquoi l’armée américaine se recentre sur le combat contre d’autres états plutôt que contre des groupes terroristes avec comme conséquence le renouvellement des équipements et l’acquisition de matériels sophistiqués et innovés. Les Etats-Unis exercent des pressions sur ses allies afin de “fortifier” l’OTAN et améliorer leur effort financier pour un “partage du fardeau”.

D’un autre côté, après la sortie unilatérale des États-Unis du traité ABM [Anti-Ballistic Missile] en 2001 et leur déploiement chez ses alliés, Trump décide, de sa part, le retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF, Intermediate-range nuclear forces treaty), fait craindre sur un autre traité, baptisé New Start, qui concerne, lui, la limitation des armes nucléaires pour les deux pays, arrive à échéance en 2021. En face, Moscou fait l’éloge de ses systèmes russes d’armement stratégique dernier cri avec de nouvelles armes “invincibles”, hypersoniques

Une course latente aux armements est-elle en cours ? Cette fois-ci, elle ne sera pas bilatérale, américano-russe, mais trilatérale avec l’entrée en scène de la Chine.