MAROC
31/10/2018 17h:57 CET

Alphadi: "Moi qui viens du Niger, je peux vous l’assurer: la mode rapporte plus que l’uranium!"

À quelques semaines du FIMA, entretien avec le designer qui a consacré sa vie à la mode africaine.

Aboubakri Sambague / FIMA AFRICA

MODE - Moins d’un mois avant le coup d’envoi de la 11ème édition du Festival International de la Mode en Afrique (FIMA), qui quitte pour la première fois le désert du Niger pour s’installer sur les dunes de Dakhla, du 21 au 24 novembre prochain. Créé il y a 20 ans par le créateur nigérien Alphadi, de son vrai nom Seidnaly Sidhamed, l’événement est considéré comme l’un des plus grands rendez-vous dédiés à la mode sur le continent, prônant l’art et la culture comme vecteur de développement.  

ASSOCIATED PRESS

Le choix du Maroc n’est pas anodin, nous explique le créateur, pour qui le Maroc est bien plus qu’une simple destination. Né de père nigérien et de mère marocaine, Alphadi nous explique comment le royaume a appuyé ses premières initiatives dans le désert du Ténéré, dès 1989, ajoutant que le Maroc était “l’un des premiers pays africains à avoir compris la portée économique de l’événement et son rôle intégrateur”.

Le fondateur du FIMA rappelle également le moments où feu Hassan “avait soutenu le projet en offrant du matériel et en mettant en place une rotation aérienne de plus de quatorze vols vers le Niger” soulignant que ce soutien se poursuit encore aujourd’hui avec le roi Mohammed VI. Ce dernier, dont il dit “partager la vision en faveur de la coopération Sud-Sud”, a ainsi apporté son haut patronage à l’événement. Avec un budget de 2,5 millions de dollars (25 millions de dirhams marocains), le festival compte recevoir plus de 30.000 visiteurs pendant 4 jours à Dakhla. Entretien.

FIMA

HuffPost Maroc: Vous êtes né de mère marocaine et de père nigérien, que représente le Maroc pour vous?
Alphadi: Le Maroc, c’est quelque chose que j’ai dans le sang. Ma mère était une berbère qui m’a toujours parlé de son pays avec beaucoup d’amour et d’intelligence. Avec elle, j’ai découvert un Maroc riche de son patrimoine exceptionnel, de sa tolérance et de son respect des cultures et des religions. C’est pour ça que j’aime à dire que je suis un musulman, juif, catholique, animiste, originaire du Maroc et de Tombouctou. Cette édition du FIMA sera d’ailleurs un moment particulier, puisque je vais rendre hommage à ma mère à travers une collection dédiée à la culture berbère.

En 35 ans de métier, comment voyez-vous l’évolution de la création africaine ?
J’ai commencé ma carrière au début des années 1980 à une époque où très peu de gens parlaient de la mode en Afrique. J’ai donc vu les changements qu’a vécu ce secteur, et je peux dire que nous vivons une dynamique très positive. De plus en plus de créateurs émergent ou sont reconnus, au même titre que les grands de la mode en Europe ou aux Etats-Unis.

Je dis souvent que l’Afrique regorge de Christian Dior ou d’Yves Saint Laurent! Nous sommes un continent qui entretient une relation historique avec l’habillement, le style, les couleurs, les coupes…

Et puis les chiffres parlent d’eux-mêmes: aujourd’hui, la mode en Afrique, c’est un chiffre d’affaires de plus de 50 milliards d’euros par an. C’est aussi l’un des premiers vecteurs de création d’emplois grâce au textile, à la bijouterie, à la maroquinerie ou à la cosmétique. Moi qui viens du Niger, je peux vous l’assurer: la mode rapporte plus que l’uranium!

ISSOUF SANOGO via Getty Images

Selon vous, quels sont les plus grands défis auxquels doit faire face la création africaine?
Les créateurs africains ont besoin d’être soutenus, guidés, accompagnés… L’éducation joue un rôle primordial et il est nécessaire aussi de multiplier les plateformes comme le FIMA, qui offrent de la visibilité aux talents de notre continent et leur permettent de se faire connaître dans le monde entier.

À quoi devrons-nous nous attendre lors cette nouvelle édition ?

Nous fêtons notre 20e anniversaire, il y aura donc beaucoup de surprises ! La créativité artistique et culturelle du continent sera célébrée à travers plusieurs animations dont une nuit musicale dédiée à la mode en présence de vedettes nationales et internationales, un défilé panafricain, les concours des finalistes jeunes créateurs et top models mais aussi meilleur bijoutier, maroquinier et tisserand, ou encore un défilé de grands créateurs avec personnalités africaines et d’ailleurs.

Cette année le FIMA abritera aussi la première édition du salon Haské de la création et de l’innovation. De quoi s’agit-il au juste?

Dédié aux professionnels de la mode, de la beauté et de l’art en Afrique, cet espace accueillera des marques et conférenciers férus de mode, de beauté et d’art. Destiné à mettre en lumière les acteurs professionnels qui feront la création africaine de demain, le salon Haské, qui signifie “lumière” en langue haoussa, proposera également un espace BtoB autour de l’habillement, des accessoires, de la bijouterie et des cosmétiques.

Chaque édition, vous révélez de nouveaux talents, que ce soit en création ou en mannequinat. Quelle est votre vision?

La jeunesse, c’est le futur de l’Afrique. C’est aussi la matière première de la créativité du continent, son moteur, son énergie. Quand j’ai créé ma marque en 1983, j’étais quasiment tout seul. J’ai eu la chance d’avoir des mentors venus d’Europe ou des États-Unis, mais en Afrique, il n’y a pas eu grand monde. Aujourd’hui, je veux permettre aux nouvelles générations de bénéficier de réels soutiens, d’être accompagnés et mis en lumière. Dans ce sens, j’ai notamment lancé, à travers la Fondation Alphadi pour l’Education, le projet de la première université de la mode et des arts au Niger qui ouvrira en 2019. Je suis convaincu que l’enseignement est la clé pour libérer le potentiel créatif africain.