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15/09/2019 18h:08 CET | Actualisé 16/09/2019 16h:24 CET

Ali Benflis provoque un malaise chez ses alliés et la colère des activistes

Le président de Talaie Al Houria, Ali Benflis, a t’il décidé de céder, seul, à la pression musclée de Ahmed Gaïd Salah pour faire rentrer la classe politique dans son agenda des présidentielles "dans les plus brefs délais "?

RYAD KRAMDI via Getty Images
Former Algerian prime minister Ali Benflis, who heads the Avant Garde of Freedom party, arrives at a meeting of opposition figures in Algiers on February 20, 2019 to choose a candidate representing the opposition in the upcoming presidential elections in April. - Algeria's ailing President Abdelaziz Bouteflika declared earlier this month he will seek a fifth term, after he was endorsed by his party and the ruling coalition. Benflis, his main opponent, has not yet said if he will run in the election but his party immediately rejected Bouteflika's candidature. (Photo by RYAD KRAMDI / AFP) (Photo credit should read RYAD KRAMDI/AFP/Getty Images)

Les signes se sont vite accumulés la semaine dernière. Ali Benflis a engagé une inflexion prononcée pour insinuer sa candidature à la prochaine élection présidentielle ordonnée par le chef d’état-major. Ils sont devenus explicites dans cette publication sur facebook qui a défrayé la chronique durant le week-end  où Ali Benflis dit voir que “l’horizon semble se dégager. Les perspectives s’ouvrent. L’impasse n’apparaît plus comme insurmontable. Jamais notre pays n’a été aussi proche de la sortie de crise. Et jamais, l’élection présidentielle n’est apparue aussi propice à cette sortie de crise….”

Propos perçus un peu comme surréalistes, juste au moment où Karim Tabbou était interpellé avant d’être jeté en prison 24 heures plus tard. Il n’en fallait pas plus pour provoquer et remettre au devant des commentaires la théorie selon laquelle “Ali Benflis est le maillon faible de l’opposition algérienne”. L’évolution de la position de Ali Benflis laisse entendre que la tenue des élections présidentielles est possible sans la satisfaction des préalables exprimées par la plate forme de Ain Benian. Une plateforme à l’élaboration de laquelle, son parti, Talaie El  Hourriyet a, largement, participé : départ des symboles du régime Bouteflika, notamment du gouvernement Bedoui, libération des détenus d’opinion, levée des contraintes sur les manifestations, établissement du droit de réunion et des libertés publiques, ouverture des médias à l’expression plurielle, changement du cadre institutionnel des élections avec l’instauration d’une commission indépendante d’organisation et une révision de la loi électorale. De cette longue liste de préalables, le président de Talaie El Hourriyet a semblé, depuis le retour en force du calendrier présidentiel, ne plus retenir que le départ du gouvernement Bedoui. Sa communication laisse implicitement entendre que le travail du panel est un débouché acceptable et que l’autorité en charge de l’organisation des élections, installée ce dimanche 15 septembre, est un instrument satisfaisant. Cette revendication du départ préalable du gouvernement Bedoui, n’est, tout le monde le sait, plus un obstacle, sur la feuille de route au pas de charge pour la tenue d’élections présidentielles.

  Une sortie du rang qui fait désordre

Le virage “bienveillant” de Ali Benflis en direction des élections présidentielles “dans les plus brefs délais”, a provoqué un tohu-bohu chez ses alliés de la conférence du 06 juillet dernier à Ain Benian. Le MSP de Abderrezak Mokri, autre maillon faible pressenti dans le front de l’opposition, a été pris de revers, lui qui veillait encore à ne pas sortir des préalables de Ain Benian. Des militants de la société civile proches du MSP se montraient désemparés en fin de semaine dernière. Ils songeaient à leur tour à abandonner la liste des préalables, sans manquer de critiquer sévèrement Benflis pour la légèreté de sa volte-face. La mouvance de Abdellah Djaballah, plus ferme sur le respect des préalables, a également accusé le coup et a choisi d’attendre la réaction populaire du vendredi pour préciser sa position. Abdelaziz Rahabi qui a coordonné les préparatifs et  présidé les travaux de la conférence de Ain Benian, s’est subtilement démarqué de la précipitation de Ali Benflis en condamnant dans des termes sans équivoques l’incarcération de Karim Tabou. Jil Jadid, partisan d’une solution singulière, d’une élection présidentielle sous contrainte de processus constituant qui lui succéderait, a pris ses distances ce week-end avec le processus électoral en cours de lancement, déplorant une nouvelle occasion manqué de sortir de la crise par « un vrai dialogue » .

 Ali Benflis a fortement incommodé ses alliés politiques en tentant de se mettre le premier sur la ligne de départ, au moment même où l’état-major prenait le chemin inverse des mesures d’apaisement réclamées parmi les préalables politiques au dialogue, et donc forcément aux solutions du dialogue. Pire, Il a entraîné des mouvements d’humeur chez les activistes et autres militants du hirak, engagés dans la défense des détenus d’opinion et sous forte pression ces derniers jours avec la reprise des arrestations durant les manifestations du vendredi qui viennent s’ajouter à l’incarcération de Karim Tabou. Au sein des dynamiques de la société civile réunies dans la Conférence nationale du 15 juin dernier, la pré-défection de Benflis a eu l’effet d’un petit séisme moral.  Des inquiétudes sont nées au sujet du processus ouvert par la réunion du 24 août dernier à la Safex, dont l’objectif est de rassembler l’ensemble des acteurs favorables au changement sur une même démarche politique face à l’entêtement du chef d’état-major à vouloir passer en force.  

Si Ali Benflis poursuit son mouvement esquissé vers la candidature à la présidentielle, il mettra à mal la dynamique de rapprochement, pourtant bien engagée, entre le pôle de l’Alternative démocratique, et celui des signataires de la plate forme de Ain Benian. Une déclaration politique de l’une des composantes de l’espace du 15 juin (initiateur de la rencontre du 24 août),  le collectif de la société civile pour une transition démocratique et pacifique (RAJ, Ligues des droits de l’homme, Mouwatana, Sos Disparus, collectifs étudiants, etc….) évoque “les tentations de candidatures aux élections présidentielles qui se sont dessinées ces derniers jours”, pour conclure qu’elles “vont aggraver la crise”.

Rassurer Gaïd Salah ou plaire aux Algériens ?

Ali Benflis a timidement tenté,  samedi, de rattraper les préjudices d’images provoqués par sa célébration de  “l’horizon dégagé” au moment où ses collègues politiques allaient en prison. Il a déclaré dans un post sur sa page Facebook, qu’il n’était “pas encore candidat à la présidentielle”, en réponse à une interpellation véhémente d’un internaute.  Le souffle des marches populaires du vendredi était passé par là. Le bureau politique de Talaie El Hourriyett a produit un communiqué ce dimanche 15 septembre qui tente d’atténuer la sortie du rang de son président. 

Le texte considère comme positive l’avancée sur les garanties  dans l’organisation des élections (Autorité de contrôle, et révision de loi). Il  estime en conséquence que “les conditions institutionnelles et légales pour la tenue d’un scrutin présidentiel transparent régulier et impartial, sont globalement réalisées” ce qui consoliderait la candidature imminente de son président s’il n’y avait pas un “mais”. Le communiqué ajoute  “qu’il restait à réunir les conditions politiques et la création d’un environnement apaisé”. Prudente allusion aux préalables listés avec ses alliés politiques à Ain Benian, et maintien d’une situation ouverte vis à vis de la candidature ou non de Ali Benflis après la convocation sans doute dès ce dimanche soir du corps électoral?  Le Comité central du parti décidera sans doute le 26 septembre prochain du sort d’une candidature Benflis aujourd’hui à contre-courant du mouvement populaire et de l’essentiel des protagonistes de l’opposition. Les pronostics des observateurs sont partagés. Pour les uns, Ali Benflis aurait passé un pacte secret avec Ahmed Gaïd Salah pour le sortir d’un périlleux second échec à organiser une élection présidentielle après celles convoquées pour le 04 juillet dernier. Pour les autres, le chef d’état-major n’a aucun intérêt à pactiser avec Ali Benflis pour le conduire à la magistrature suprême, car ce dernier n’offrait pas plus de garanties de loyauté  à l’égard du chef de l’armée en fin de parcours qu’il en offre aujourd’hui au mouvement populaire et à ses alliés politiques. Le sentier de crête sur lequel marche l’ancien challenger malheureux de Abdelaziz Bouteflika est très étroit. Depuis ses intentions de candidature assumée, c’est un sentier déclinant. Difficile de rassurer le chef d’état- major et de plaire aux Algériens dans le même exercice.