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28/03/2019 10h:30 CET | Actualisé 28/03/2019 10h:30 CET

Algérie: Une dernière chance pour les révolutions arabes

Il est facile d’exprimer un désir, de rejeter une situation et ses acteurs. Toute la difficulté consiste à proposer une solution de rechange et à l’imposer par la légitimité de la rue.Il est facile d’exprimer un désir, de rejeter une situation et ses acteurs. Toute la difficulté consiste à proposer une solution de rechange et à l’imposer par la légitimité de la rue.

RYAD KRAMDI via Getty Images

C’est notre chance ultime, pareille à un train qu’il ne faut pas rater parce qu’aucun autre ne le suivra. Le bon sens veut que l’Algérie tire la leçon des événements survenus dans les autres pays arabes. Evénements représentant des échecs ou des demi-succès. Echecs lorsqu’on voit Syrie et Libye, plongées dans une guerre civile, avec l’aide des “civilisations” occidentales. Echec lorsque l’Egypte, après deux années de tourmente, réintègre le giron d’une dictature militaire. Demi-succès en Tunisie qui n’a basculé dans aucune des situations précédentes,  mais porte désormais le double fardeau de son désastre économique et de la suprématie du parti Ennahdha.

Le bon sens voudrait que l’Algérie regarde hors de ses frontières et évite soigneusement de tomber dans un des chemins, suivis par les autres. Mais, les manifestants, dont on doit saluer le sens civique et le pacifisme, n’ont jusque là exprimé que le désir de voir partir l’intelligentsia aux commandes depuis deux décennies. Il est facile d’exprimer un désir, de rejeter une situation et ses acteurs. Toute la difficulté consiste à proposer une solution de rechange et à l’imposer par la légitimité de la rue. Or, depuis que les algériens défilent dans les rues, aucune proposition concrète et consensuelle n’a été présentée par l’ensemble des “têtes pensantes” du mouvement. D’ailleurs, y a-t-il des têtes pensantes, ceux qu’il est convenu d’appeler leaders et qui sont à même de concevoir et d’établir le programme d’une période transitionnelle? Certes, des propositions ont émané de partis et de groupuscules. Elles sont loin de constituer un credo fédérateur pour ces foules qui marchent. Leurs pancartes s’obstinent à dénoncer ce qu’elles ne veulent pas, mais omettent de préciser ce qu’elles veulent.

Dans ce flou des réclamations populaires, la classe qui gouverne (armée, grands commis de l’État, hommes d’affaires), a proposé plusieurs scénarios de “sortie de crise”. Des scénarios qui tentent de sauver les meubles (ceux des gouvernants) en sacrifiant à chaque fois un fusible. Le troisième fusible qui a sauté est le président Bouteflika, lui-même, et cela suite à la proposition du chef d’état major des armées,  Ahmed Gaied Salah, d’activer l’article 102 de la constitution. Cet article consiste à déclarer l’inaptitude de Bouteflika comme suffisante pour considérer son poste vacant, ce qui, via une période extensible (45 à 150 jours) permettrait d’arriver à de nouvelles élections. Mais, l’article 102 est miné et les algériens le savent: le président par intérim sera forcément un homme du régime actuel; l’absence de toute instance indépendante, en charge des élections, placerait celles-ci sous la coupe du gouvernement et de son armada de gouverneurs à travers le pays. Autant d’indésirables pour le peuple algérien. Mais, les manifestants savent aussi que ceux qui détiennent le pouvoir sont prêts à tout pour le garder, car il leur a permis d’accumuler illégalement de fabuleuses richesses (dont certaines quittent déjà en fraude le pays). Donc, ces messieurs ne partiront pas, même si des millions d’algériens, dans la rue, le demandent, semaine après semaine.

De plus, même si au sein des foules qui manifestent, un ou plusieurs groupes s’unissent pour présenter un agenda concret pour la période transitionnelle, même si ce programme est adoubé par toutes les mouvances qui cohabitent au sein des manifestants, de quelle légitimité dispose le programme pour être appliqué? Pour l’instant, les manifestants n’ont que la légitimité qu’ils s’accordent, mais les lois et leur application restent aux mains des gouvernants. Une des preuves est qu’il a suffi de la proposition du chef d’état major Gaied Salah (proposition non incluse dans ses prérogatives) pour que le conseil constitutionnel se réunisse hier en soirée, et que le chef du parti “Rassemblement national démocratique”, Ahmed Ouyahia, (ancien premier ministre de Bouteflika et son principal allié) désavoue publiquement le président.

En vérité, il est impératif que les algériens tiennent compte de la force de ces gouvernants qu’ils rejettent. Au premier rang, il y a l’armée qui constitue, depuis 1962, la colonne vertébrale du pays et son autorité suprême. C’est elle qui nomme et défait les présidents, au moyen d’élections trompe-l’œil... Que l’armée ait choisi de se défaire publiquement du président, indique qu’elle prend désormais très au sérieux la colère des algériens. Bien plus, elle considère les manifestations populaires comme légitimes et une telle assertion vaut son pesant d’or, même si elle garde des zones d’ombre: affirmer que les demandes du peuple sont légitimes pourrait n’être qu’une parade visant à calmer la rue. Mais elle peut aussi indiquer que l’armée, consciente de la force et de la détermination populaire, a décidé de se ranger aux côtés des manifestants et une telle prise de position est capitale.

La situation actuelle en Algérie prouve bien que la démocratie n’est qu’une douce utopie. Ces millions d’algériens qui veulent un autre régime, ne peuvent pas concrétiser leurs désirs. Les foules infléchissent la politique d’un pays, mais ne le gouvernent pas. Nous voilà ramenés à la case départ: nécessité d’un ou plusieurs individus, pour mettre à exécution les décisions populaires et assurer la période de transition jusqu’aux prochaines élections. Les manifestants exigent des citoyens intègres, expérimentés, n’ayant pas trempé dans la boue politique des vingt dernières années. Ces individus existent certainement. Mais, suffira-t-il de les réunir pour qu’ils deviennent légitimes et voient leurs décisions appliquées? 

Il est temps que la population algérienne pondère son ardeur et ses refus en bloc. L’heure est venue pour qu’elle accepte quelques compromis sur la manière dont la période de transition devra se faire. Les manifestations impriment des changements de cap, elles ne peuvent se substituer à l’action politique. Si les manifestants s’acharnent, opposant colère et refus aux propositions qui leur sont faites, ils trouveront, face à eux, des forces de l’ordre ayant troqué leur présence “bon enfant” contre une agressivité réactive; rien n’empêchera alors les manifestations pacifiques de dégénérer en conflit armé. 

La politique est sans états d’âme: lorsqu’on y vise un but, on peut aller jusqu’à pactiser avec son ennemi (ou avec le diable), si cela permet de parvenir aux fins qu’on s’est fixé. Il est temps que, du cœur des foules algériennes qui grondent, émerge un groupe de “meneurs”, pragmatiques, dotés d’un programme concret, assurant un passage sans bavures vers cette deuxième République que le peuple appelle de ses vœux. C’est que le temps joue contre les manifestants: s’ils tardent encore, ou qu’ils maintiennent leur refus absolutiste, la crainte est grande de voir surgir des groupes de faux indépendants (tenus par la nomenklatura) ou d’islamistes (qu’on a revu, errant et déclarant, au gré des rassemblements). Ces deux groupes, venus du dehors, et acquis au compromis, sauront présenter des programmes “bien ficelés”. Ils pourront même rallier à eux une partie des manifestants.

Les foules sont fortes et fragiles, à la fois. Fortes par leurs convictions, leur nombre, leur potentielle violence. Fragiles lorsqu’elles se réunissent sans chef ni fanion. L’avenir démentira sans doute cette tendance, mais, pour l’instant, elle est toujours de mise: les masses compactes marchent au pas, derrière un premier rang de meneur(s) qui, eux, savent où ils vont. Formulons le vœu que ces meneurs émanent des jeunes algériens qui emplissent les rues et les places. Croisons les doigts pour que la révolution algérienne ne soit confisquée par aucune secte, et se prenne en mains avant que la “civilisation occidentale” ne débarque à Alger pour “protéger la démocratie”… Tous ces intrus, ces charognards ont fait suffisamment de mal dans les autres pays arabes. Nous sommes repus de leur obscène bienveillance. Quant aux algériens, ils ont assez attendu, assez souffert, assez constaté nos dérives, ils doivent s’en sortir! Au moins pour démentir la fatalité qui a fait capoter, de mille manières, tous les printemps arabes, sans exception!  

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