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03/08/2019 10h:09 CET | Actualisé 03/08/2019 10h:09 CET

Algérie : réussir la transition culturelle

RYAD KRAMDI via Getty Images

En sortant manifester par millions en cette journée historique du 22 février 2019, les Algériens ont rompu de facto avec le pacte de corruption que le régime leur présentait comme étant l’unique pacte possible pour les fédérer autour de l’Etat-nation, ou plutôt autour de l’idée “Algérie”.

En effet, le régime a fait de la corruption la colonne vertébrale du fonctionnement de l’État. Pour renforcer cette corruption en impliquant le maximum de citoyens d’un côté, et en réprimant toute contestation de l’autre, il a démultiplié les mécanismes de distribution aveugle de la rente, il a isolé les Algériens du reste du monde et il a dressé l’appareil sécuritaire comme un organe quasi-colonial, dont l’ennemi devait être le peuple.

Plus dangereux encore, la corruption en tant que mécanisme de fonctionnement de l’administration publique et des affaires, a été drapée du voile de la légitimité révolutionnaire, et ce pour assurer une portée idéologique à la volonté du maintien du régime au pouvoir.

Vers la fin du règne de Bouteflika, le régime a presque réussi sa transition d’un régime autoritaire à un régime totalitaire, en ce sens que le citoyen, même s’il s’abstenait de dénoncer l’ordre établi, était quand-même puni. Pour ce faire, l’appareil sécuritaire, judiciaire ou administratif s’en chargeait.

Mais la corruption ayant atteint ses limites structurelles de confiance entre les agents économiques, et la légitimité révolutionnaire ayant perdu beaucoup de sa portée auprès de la jeune génération, il aurait suffi de quelques marches successives pour que le régime implose.

Son effondrement a ôté le voile sur plusieurs questions très sensibles qui devaient être réglées depuis l’indépendance du pays, mais que la corruption masquait. La question culturelle est, à mon sens, la plus importante et la plus urgente à régler. Elle est d’autant plus importante qu’une transition démocratique ne peut réussir qu’accompagnée avec une transition culturelle.

Depuis l’indépendance du pays, le peuple Algérien a toujours été invité à se reconnaître dans une identité unique, figée dans le premier texte fondateur de l’Etat algérien, à savoir l’Appel du 1er novembre 1954. Ainsi, l’idéologie dominante définit-elle l’algérianité par deux seules composantes identitaires, à savoir l’arabité et l’islamité. Ces deux éléments s’accommodent mal de la diversité culturelle, pourtant très mobilisée dans le discours officiel.

Quant à l’Amazighité, intégrée tardivement dans la Constitution, elle n’est pas encore considérée effectivement comme une composante identitaire possible. Ainsi, la question culturelle en Algérie est restée, depuis l’indépendance, dans une sorte de statut quo qui empêchait de concevoir des politiques publiques œuvrant pour un environnement encourageant les individus et les groupes sociaux à créer, à diffuser et à distribuer leurs propres expressions culturelles et à y avoir accès.

Disons-le clairement. Aujourd’hui, deux principales tendances idéologiques traversent le Hirak et s’affrontent sur la question culturelle. D’un côté, un groupe de conservateurs (islamistes ou pas), produits essentiellement des politiques d’arabisation de l’Algérie depuis plusieurs décennies, et de l’autre, un groupe de progressistes, produits de luttes pour notamment la reconnaissance de la dimension Amazigh de l’Algérie.

Tantôt amadouant et soutenant l’un des groupes, tantôt l’autre, le régime a compris que cette dualité, qui lui a permis auparavant de se maintenir longtemps, peut lui servir à nouveau pour revenir plus rapidement que prévu. Pourtant, une confrontation entre les deux tendances peut contribuer à la construction de l’Etat Algérien moderne. Mais à la seule condition qu’elle s’opère sur le terrain politique, avec les règles du jeu démocratique. C’est ce que le Hirak est venu promettre en réalité. Autrement, c’est le règne de l’anarchie, voire de la guerre.

En parallèle, la transition culturelle de l’Algérie ne peut être possible que dans l’acceptation de la diversité culturelle comme étant un fondement de l’État Algérien. Cette diversité doit être comprise par tous comme un élément fondamental de l’équation de la construction de l’État Algérien moderne, et non pas comme un élément qui exclue l’autre. La diversité culturelle n’est pas un danger pour l’unité nationale, mais un ciment qui renforcera le future l’État démocratique.