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23/09/2019 13h:38 CET | Actualisé 23/09/2019 13h:38 CET

Algérie-médias: quand le rédacteur en chef sue abondamment en parlant au téléphone

Associated Press
Algerian journalists are surrounded by police officers as they demonstrate at the Freedom of the Press square in Algiers, Algeria, to denounce their media outlets' refusal to let them cover demonstrations against President Abdelaziz Bouteflika's bid for a fifth term, Algeria, Thursday, Feb. 28, 2019. (AP Photo/Fateh Gudoum)

Professeur d’université et chercheur, j’ai toujours été proche du journalisme et des journalistes en Algérie. Cela me permet d’aborder aujourd’hui la crise professionnelle et éthique vécue par les hommes et les femmes de la profession. La question ne se pose pas seulement pour les individus. Elle concerne les institutions et toute une catégorie professionnelle dont l’assise s’est considérablement élargie ces dernières années. 

 Une profession qui connaît une véritable crise morale dans sa relation avec la société ainsi que l’a révélée au grand jour le hirak populaire qui dure depuis plus de sept mois en Algérie. Il n’est plus possible pour les femmes et les hommes de la profession de l’ignorer ou de la considérer comme une situation normale. Surtout que le hirak a mis à nu les dérives d’une profession où, à quelques exceptions près, les règles professionnelles élémentaires sont bafouées dans la couverture des événements décisifs vécus par le pays et qui constituent un tournant dans la vie de ce peuple. 

Les Algériens n’ignoraient pas, avant cette date, les comportements non professionnels des médias, lesquels se dévoilent davantage durant les périodes de crise y compris celles des élections même si elles sont peu concurrentielles.

Les Algériens y ont réagi jusque-là en ignorant totalement ces médias sous ordre et en cherchant des alternatives hors des frontières ou en recourant aux réseaux sociaux, lesquels apparaissent comme une solution idéale tombée du ciel. 

Le fait que les Algériens accèdent à des informations en plusieurs langues, l’arabe et le français et en partie l’anglais, a réduit la pression sur les catégories instruites. Cela n’était pas le cas des classes populaires, devenues les victimes quotidiennes de ces médias qui ont basculé ces dernières années vers les affabulations et les mensonges éhontés. 

 

Une mise à nu

Il y aurait beaucoup à dire sur le background de cette dérive des  médias algériens qui sont devenus désormais de vraies menaces pour le pays et sa cohésion sociale et culturelle qu’ils ont, à maintes reprises, tenté d’attaquer.  L’Algérie est cependant une société où le niveau d’instruction est élevé et qui est ouverte sur le monde. Cela lui a permis d’éviter les pièges qui lui sont tendues, notamment après l’élargissement du paysage audiovisuel sous une forme déformée et faussée. 

C’était à l’occasion du printemps arabe qui a contraint le président déchu à autoriser des télévisions privées qui, dans la plupart des cas, ont aggravé de manière remarquable la dérive champ médiatique. Aucune expérience professionnelle n’a réussi jusqu’à présent selon des critères acceptables, le harcèlement politique officiel s’abattant sur des projets médiatiques pour les faire avorter alors qu’ils auraient pu évoluer de manière vertueuse. 

De nombreuses raisons objectives et subjectives peuvent expliquer cette image sombre de l’expérience médiatique, laquelle se dénude en public avec cette révolution pacifique du peuple algérien. Il y a ce qui relève des individus eux-mêmes, de leur niveau d’éducation et de leur background culturel voire même de leurs origines sociales et géographiques, largement rurales et populaires. Cela pourrait être un facteur d’explication des différences entre les journalistes francisants et leur collègues arabisants, ces derniers étant plus enclins à accepter une situation professionnelle et politique dégradée et à défendre avec ardeur, de manière paradoxale et maladive, les  chaînes qui les enserrent. 

 

N’importe qui peut devenir journaliste

Un niveau d’analyse que l’on peut résumer dans cette image: la presse est l’unique profession qui peut être exercée par des gens qui n’ont pas terminé les études secondaires, ni même le niveau moyen dans une société où il est banal que le médecin, l’ingénieur et le détenteur d’un diplôme supérieur, soient au chômage. Une profession où l’on peut entrer avec une facilité déconcertante. C’est le cas aussi pour de nombreuses professions “savantes” du fait d’un système d’enseignement fondé sur une distribution des diplômes aussi bien à ceux qui le méritent qu’à ceux qui ne le méritent pas. 

Dans un système universitaire où la logique de la quantité prime sur la qualité, des dizaines de milliers de journalistes sont sortis, en des temps record, pour se retrouver dans des médias qui ne les aident même pas à améliorer les connaissances basiques dont ils disposent. Ces connaissances, aussi élémentaires soient-elles, sont au contraire brouillées au sein de ces médias. 

L’on se retrouve devant un système médiatique dont les mécanismes de fonctionnement, les objectifs et sa manière d’agir ne peuvent être compris que par référence au cadre politique global, celui où le Président pouvait dire, effrontément, qu’il est le vrai rédacteur en chef de… l’agence de presse (APS). Un Président qui a refusé au début de permettre l’existence de télévisions privées, avant de les laisser végéter dans un statut juridique précaire pour les maintenir sous sa coupe afin d’assouvir ses lubies politiques et non politiques.  

Le système politique en place qui continue de croire que sa légitimité provient du JT du 20h de la télévision et non pas des urnes a transformé le journaliste en propagandiste, proche de ce qui a cours en Corée du nord et des pays qui continuent de fonctionner sur la base de la répression des libertés. Un régime qui a utilisé la rente de la publicité publique et privée comme une arme destructrice pouvant faire changer aisément les positions et bafouer la déontologie de la profession. Cela vaut aussi bien pour les télévisions privées que pour les journaux quotidiens qui se prétendent indépendants, à quelques exceptions près. Une machine à laquelle n’ont résisté, avec d’énormes difficultés, que de rares exceptions même si celles-ci restent sous menace permanente et des chantages en tout genre, et ce après l’échec avec le temps de l’expérience de la presse écrite. Ce qui est d’ailleurs la règle générale pour le pays après le début de l’ouverture démocratique au début des années 90.

 

Les raisons d’un échec

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la profession du journalisme a échoué, jusqu’à présent, à s’organiser en syndicat en dépit de plusieurs tentatives, si l’on se réfère à l’expérience du mouvement syndical mondial y compris dans les médias. 

Cette expérience nous indique que pour réussir à s’organiser dans une profession, défendre les conditions de travail et les valeurs du métier, y compris la manière d’y accéder, il faut avoir une vision positive d’une profession pour laquelle on fait un choix personnel, un choix de carrière, et aussi une conviction à défendre en toutes circonstances, y compris les plus difficiles. Comme c’est le cas des Algériens ces derniers mois alors qu’ils vivent le quotidien de leur révolution pacifique et qui ont découvert qu’ils ne peuvent pas compter sur les journalistes pour les défendre et encore moins défendre leurs revendications nationales. 

Ces journalistes ne perçoivent même pas leurs salaires mensuels de manière régulière et bossent dans plusieurs médias avec des noms d’emprunts pour faire vivre leurs familles. Des journalistes qui vivent sous la menace d’être licenciés  pour les raisons les plus triviales par le directeur ou le propriétaire d’un média. Ces patrons de presse, les journalistes ont appris par expérience, quand ils les voient transpirer au téléphone, que leur interlocuteur est l’officier des services en charge des médias, à partir d’une caserne;  celui-là même qui s’est transformé en véritable rédacteur en chef des médias où ils travaillent.

 

Traduit le HuffPost Algérie - Article original paru dans Al Quds al-Arabi