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15/06/2019 13h:50 CET | Actualisé 15/06/2019 13h:50 CET

Algérie : La transition, ses étapes et ses urgences

RYAD KRAMDI via Getty Images

Quelle transition démocratique pour l’Algérie ? Et pour quel but ? Poser ces deux questions, c’est prendre le risque de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué et cela à l’heure où le grand mouvement de protestation populaire se heurte toujours au refus obstiné du chef d’état-major d’envisager une autre option que le “respect du processus constitutionnel”. Lequel “processus constitutionnel” est pourtant bien mis à mal par l’annulation du scrutin présidentiel du 4 juillet. Pour autant, réfléchir à ce que pourrait être une issue heureuse, ou souhaitable, à la crise politique que vit le pays est nécessaire car c’est ce qui conditionne les stratégies à suivre à court et moyen terme.

 

Entrer en phase 2 de la transition

Essayons d’abord de définir le calendrier schématique de la transition. En cette mi-juin 2019, nous en sommes encore dans sa phase 1. Cette dernière a débuté avec la démission du président Abdelaziz Bouteflika mais l’annulation du scrutin du 4 juillet n’a pas encore ouvert la voie à la phase 2, certainement la plus importante. En effet, c’est cette deuxième partie qui doit permettre le passage (pacifique et négocié) du système actuel à une seconde République ou, du moins, à un nouveau système politique bénéficiant du soutien et de l’adhésion de la majorité des Algériens. C’est durant cette deuxième phase que le processus de transition s’appliquera dans sa définition habituelle, autrement dit la négociation continue entre différents acteurs, ancien pouvoir compris. In fine, l’aboutissement de cette phase 2 sera nécessairement le retour aux urnes.

On sait qu’il y a actuellement beaucoup de débats et d’interrogations à propos de la marche à suivre pour gérer la phase 2. Se pose notamment la question de la représentativité. Comment faire en sorte que le hirak puisse disposer de relais plus efficients dans le dialogue – ou la négociation – avec le pouvoir ? Dans un contexte de mouvement horizontal, on sait qu’il sera difficile de contenter tout le monde et de paraître légitime aux yeux de la totalité des protestataires. Disons ici que tout sera affaire de temps. En quatre mandats, Abdelaziz Bouteflika et sa clique ont créé un vide politique. Ils ont empêché que naissent des organes de médiation au bénéfice de la société.  Les initiatives de coordination et de concertation actuelles sont à la fois louables et nécessaires mais elles ne sauraient combler ce vide politique en quelques semaines. En clair, il faut donner du temps au temps. L’idée d’une longue phase 2 ne doit donc effrayer personne.

Encore faut-il, on ne le répétera jamais assez, passer le cap du “processus constitutionnel” que cherche à imposer l’état-major. Et c’est là où il y a urgence. En effet, si la phase 2 peut durer longtemps, il n’en va pas de même avec la phase actuelle. Plus les semaines filent, et plus les risques de division, voire de dérapage, du mouvement augmentent. C’est pourquoi il faut rappeler un principe incontournable. Les Algériennes et les Algériens ont un but majeur : que le système lâche prise et qu’il dégage. Dans ce genre de circonstances, il est tentant de mettre tout de suite sur la table un certain nombre de revendications politiques, sociales, identitaires, économiques ou sociétales. Le problème, inévitable, c’est qu’un certain nombre de ces exigences sont clivantes. Elles anticipent les débats et empoignades politiques qui viendront nécessairement si, d’aventure, l’Algérie devient une vraie démocratie après l’achèvement de la phase 2.

 

La phase 2 devra abroger les lois scélérates

Voilà pourquoi il faut revenir au point de départ. Que veulent les Algériens ? Qu’est-ce qui unit aujourd’hui un islamiste à un libéral, un communiste ou un partisan de la laïcité ? C’est l’exigence de justice et de liberté. C’est l’exigence que le pays devienne un vrai État de droit où les lois seront les mêmes pour tout le monde. Ce qui fait le système, ce qui le conforte, c’est l’arbitraire, l’informel, l’opacité dans la prise de décision et dans la gestion des affaires publiques. C’est de cela dont il faut se débarrasser.

La phase 2 de la période de transition, quelle que soit sa durée, doit donc être le processus qui visera en priorité à atteindre les objectifs cités : justice et liberté. Bien sûr, il y a un certain nombre de réformes à mettre en place destinées à faire en sorte que l’indispensable retour aux urnes se passe dans les meilleures conditions. On pense notamment à la révision des listes électorales, à la création d’une structure indépendante de supervision des scrutins, à une refonte du ministère de l’intérieur et des procédures de décompte des voix. Ceci est essentiel mais cela ne suffira pas. Il existe actuellement un certain nombre de lois scélérates qui doivent être immédiatement abrogées et qui ne doivent pas attendre l’après-transition pour disparaître. Toutes les lois liberticides sont concernées, on pense par exemple à celles qui limitent la liberté d’expression ou celle qui fait de la détention préventive la règle et non l’exception (exception que stipule pourtant la Constitution).

 

L’importance de la mobilisation populaire

On peut avoir des débats soutenus à propos du meilleur dénouement possible de la transition (en admettant, encore une fois, que l’état-major cède). On peut être partisan d’une élection présidentielle ou préférer l’élection d’une Assemblée constituante. Le résultat ne sera pas le même mais, dans les deux cas, s’impose l’idée d’une nouvelle Algérie. Mais si l’on veut que ces deux options se passent au mieux, il faut bien préparer le terrain. En cela, le hirak a besoin aujourd’hui de l’implication des avocats. C’est à eux de recenser l’ensemble des lois scélérates et liberticides qui doivent être éliminées au plus vite. Attendre la fin de la transition pour le faire est risqué car c’est permettre que leur abrogation ne soit prise en otage par les inévitables querelles politiques qui accompagneront le désempêchement de l’Algérie.

 

Tout ce qui précède anticipe ce qui doit se dérouler durant la deuxième période de la transition mais ne répond pas à la question du comment passer de la phase une à la phase deux ? Pour l’heure, et face à l’entêtement de l’état-major, la seule réponse qui vient est la nécessité d’un maintien de la mobilisation populaire à tous les niveaux. Ce qu’accomplissent les Algériennes et les Algériens chaque vendredi – ou les autres jours de la semaine, notamment le mardi, « jour » des étudiants - est admirable et force le respect. Il est urgent que le chef d’état-major comprenne qu’il fait perdre un temps précieux à l’Algérie en différant son entrée dans le cœur de la transition.

Akram Belkaïd

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