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01/05/2018 11h:43 CET | Actualisé 01/05/2018 11h:46 CET

Algérie Coloniale: la mémoire, ce bourreau silencieux

Nous sommes, pour parler comme les astrophysiciens, à l'horizon des événements, ce point de non-retour au-delà duquel rien ne peut sortir d'un trou noir.

Archives-Skikda

Dans ma jeunesse, j’étais comme tout le monde en ce temps-là , féru de cinéma. C’était l’époque héroïque du 7ème art: fin des années cinquante et début des années soixante. Les films américains envahissent les salles obscures avec les superproductions hollywoodiennes, en couleur et en cinémascope. En France et en Italie, la Nouvelle Vague et le néoréalisme italien triomphent, changeant les mentalités et la vision du monde.

Jusqu’en 1962, Skikda était une petite ville à majorité européenne. En dehors du littoral qui attirait les estivants, elle avait cette particularité de posséder six salles de cinéma. En proportion de la population, c’était exceptionnel. À l’indépendance, le départ de la majorité européenne a accentué cette proportion pour notre plus grand plaisir , puisque les salles de cinéma ont continué à fonctionner bien des années après l’indépendance, avec des programmations remarquables. C’est comme cela que nous avons acquis, jeunes, une petite culture cinématographique. Certains de mes amis étaient incollables en la matière. Nous complétions nos connaissances par la lecture des revues disponibles: les emblématiques Cahiers du cinéma bien sûr et Jeune Cinéma.

Il se trouve que le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, Jean-Louis Comolli, était un pied-noir natif de Skikda, fils d’un médecin assez apprécié par la communauté musulmane pour ses honoraires modestes, mais surtout pour ses ordonnances consistantes. Mais cela, je ne l’ai su que plus tard, de façon inopinée.

Durant l’été 1976, la ville de Skikda organise une “semaine culturelle” comme il s’en faisait un peu partout à cette époque dans le pays: on avait droit au défilé de la fanfare des SMA, à une braderie famélique, à l’inévitable manège et aux auto-tamponneuses. Le programme de cette année présentait cependant une particularité: il annonçait la projection en avant-première nationale d’un film “La Cécilia”, suivi d’un débat avec le réalisateur qui n’est autre que le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma Jean-Louis Comolli.

“La Cécilia” raconte l’histoire d’un groupe d’anarchistes italiens qui émigrent au Brésil à la fin du 19ème siècle dans le but d’y fonder une communauté libre, sans chef, sans oppression, bref une communauté utopique.

Au cours du débat, le réalisateur nous apprend qu’il est né à Skikda, où son père était médecin.

Jean-Louis Comolli vient justement d’écrire un livre intitulé “Une terrasse en Algérie” où il raconte sa jeunesse à Skikda/Philippeville, l’histoire de sa famille, une vie de pied-noir un peu atypique et surtout l’intrusion de la guerre dans sa vie, une vie que sa communauté voulait croire heureuse et paisible, contre vents et marées.

D’emblée, Comolli se définit par rapport à  son histoire personnelle et aussi par rapport à l’histoire tout court: “J’appartenais à la catégorie des colons…qui ont occupé l’Algérie après sa conquête sanglante par les armées françaises, mais je me tenais pour plus proche des colonisés que des colonisateurs.” Cette position est en fait symptomatique d’un mal-être : le fait de ne pas être chez soi et d’en être conscient, contrairement à l’écrasante majorité de ses compatriotes: “Qu’ est-ce que j’aurais bien pu désigner comme “chez moi” puisque j’étais chez les autres et qu’ à chaque instant la rue, le soleil, la langue, les passants et ces femmes voilées de noir me le rappelaient ?”

Tout était fait pour empêcher le moindre rapprochement entre la communauté des vainqueurs et celle des vaincus, surtout au moyen éventuel de la langue: ”…nombre d’Arabes parlaient français, et nous, nous restions étrangers par la langue dans ce pays que nous disions nôtre. La colonisation française a voulu s’accomplir en niant la langue de l’autre, elle perdait  par là tout ce qu’elle avait cru gagner.”

Son père avait déjà tout pour paraître suspect au yeux de sa communauté : il parlait l’arabe, se déplaçait dans les mechtas pour soigner les nécessiteux. Ne disait-il pas, selon ce que rapporte son fils: “Si je me fais avoir, ce ne sera pas les fellaghas, ce sera les Philippevillois”, c’est-à-dire ceux de sa race ou , comme les qualifie Jean-Louis Comolli, “cette misérable mafia pied-noir”, mafia qui obligera son père à quitter l’Algérie quelques mois avant l’indépendance.

Jeune pied-noir, fils de médecin, il vit dans l’inconscience de la jeunesse, dans un coin de paradis, jusqu’au jour où la guerre fît intrusion dans sa vie: nous sommes le 20 août 1955, jour de l’insurrection du nord-constantinois et dont Skikda va être l’épicentre. Revenant de la plage, il assiste à une scène terrible qu’il décrit dans son livre: ”…une file d’une centaine peut-être d’Arabes, hommes en djellabas, en chemises, turbans défaits et, autour d’eux, deux douzaines de ces gardes-mobiles …fusils braqués. Un officier s’avance. Papiers! Les prisonniers tendent les mains pour présenter quelque chose…que je ne vois pas bien, mais je vois bien l’officier prendre ces bouts de papier…et les déchirer un à un et les laisser tomber sur l’asphalte….Avec ou sans papiers, ils savaient la mort à deux doigts et…le bruit du papier déchiré était en sourdine la petite musique de la mort(…).Et plus que la honte, ou autant qu’elle, c’est la colère qui monta en mois. Je n’aurai jamais imaginé, naïf que j’étais, voir de mes yeux la violence coloniale, ici pour une fois dévoilée dans son obscénité, c’est-à-dire dans le mépris de ce qu’elle prône: justice, équité, droit. Ne parlons pas de respect de l’autre. Il n’y a pas d’autre.”

Il s’étend longuement dans son livre sur l’état d’esprit des pieds-noirs, engagés depuis le début sur un chemin de perdition, sans issue pour eux, sinon la valise ou le cercueil: “ce qui n’a pas changé, c’est ma colère envers le peuple pied-noir, le mien. J’en veux aux miens de n’avoir pas compris ce qu’il en était de leur désir, de s’être trompés sur eux-mêmes, de s’être confiés en tout aveuglement aux plus mauvais bergers.” En spécialiste du 7ème art, il cite Godard : “Le souvenir est le seul enfer auquel nous sommes condamnés en toute innocence.”

De façon plus plaisante, il parle aussi de sa vie à Skikda, qui est aussi ma ville. De la librairie Ferrer où il a acheté pour la première fois un exemplaire des Cahiers du cinéma. J’ai certainement aussi acheté mon premier numéro chez elle, et bien d’autres livres et revues. Mais bien plus tard puisque Madame Ferrer comme on l’appelait a quitté Skikda des années après l’indépendance. Aujourd’hui, la librairie est transformée en pizzeria, autres nourritures.

De nos belles années (post-coloniales bien sûr) à Skikda, restera le souvenir des moments passés avec les copains, après le lycée ou durant les chaudes soirées d’été, sur cette terrasse justement dont parle Jean-Louis Comolli, celle de l’Excelsior, immense brasserie aux baies vitrées et grande terrasse. Affalés sur des chaises en osier qui nous enveloppaient , nous ne nous lassions jamais du point de vue qui nous était offert : le ciel, bien à nous cette fois-ci, et la mer, à l’infini. Cette mer qui évoquait moins en nous l’évasion ou la fuite que la baignade et la détente. On savait que la liberté a été  difficile à gagner; on ne savait pas encore qu’elle était facile à perdre.

Concernant les pieds-noirs, communauté de souvenirs ne signifie pas communauté d’avenir. Un monde est passé, pour notre bonheur.  Un autre s’apprêtait à naître…pour notre plus grand bonheur, croyions-nous.

En réalité, le chemin qui s’ouvrait devant nous allait être pavé de nos désillusions. Des années plus tard, les mêmes regrets nous habitent: le monde que nous avions à construire aurait pu, aurait dû être meilleur. Pour les pieds-noirs, nés en Algérie, une autre vie, une autre histoire était peut-être possible sans l’aveuglement qui a été le leur. Pour nous, en pleine jeunesse à l’été 62, qui croyions profiter sans mesure de l’indépendance, ce cadeau de Novembre, les illusions continuent de s’étirer indéfiniment. Le peuple qui a bouté hors de chez lui l’abject colonialisme français est le même, quoi qu’on en dise, qui aujourd’hui , face à un pouvoir vieillissant et fissuré mais toujours violent et corrompu, s’arc-boute de toute son énergie non pour tendre son dos aux coups de fouet, mais pour opposer sa force d’inertie (la seule force qui lui reste) à la face d’un système de plus en plus accroché à ses privilèges, jaloux de ses prébendes , à un moment surtout où il n’arrive même plus à sauver les apparences.

Ce désillusionnement  cruel s’est exprimé récemment à travers ce qui pouvait apparaître comme le haka des supporters de l’USM El-Harrach , ou comme une réminiscence de la poésie instinctive ancestrale, et qui exprimait le temps d’un match les déboires et la mal-vie  de tous les laissés-pour-compte.

Nous sommes, pour parler comme les astrophysiciens, à l’horizon des événements, ce point de non-retour au-delà duquel rien ne peut sortir d’un trou noir. L’étoile qui nous a donné la vie est en train de nous avaler tous, génération après génération.

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