ALGÉRIE
26/10/2019 10h:00 CET | Actualisé 26/10/2019 17h:49 CET

“Algérie 2019, la Reconquête”, le regard aimant de Salah Guemriche sur un pays qui se réveille et émerveille (Entretien)

Couverture du livre de Salah Guemriche, Algérie 2019, la reconquête
Couverture du livre de Salah Guemriche

Salah Guemriche vient de gagner “a-minima” son procès pour plagiat contre Alain Rey, un auteur, linguiste et lexicographe de renom. Il en parle dans cet entretien en pointant l’hypocrisie de la grande presse en France qui a occulté l’évènement. Mais c’est surtout de “Algérie 2019, la Reconquête”, son livre consacré au soulèvement populaire en Algérie, qu’il est question dans l’entretien. De l’amour, de l’empathie et la certitude que le pays a atteint un point de non-retour. Comme si le personnage d’un de ses romans “entré dans le coma” le jour de l’indépendance de l’Algérie se réveillait de son long sommeil. Pour reprendre sa marche et se réapproprier son histoire. Un entretien revigorant…

 

HuffPst Algérie: La justice française vient de vous donner gain de cause dans le procès que vous avez intenté contre Alain Rey. Le rédacteur en chef des éditions Le Robert a été reconnu d’atteinte à la propriété intellectuelle. Comment avez-vous vécu ce procès ?

Salah Guemriche: C’est l’aboutissement d’une longue histoire. En 2014, en lisant le livre d’Alain Rey (dont le titre : “Le voyage des mots…”, reprend quasiment celui de la préface d’Assia Djebar à mon Dictionnaire des mots français d’origine arabe, publié au Seuil en 2007 et réédité deux fois en poche), je crus relire mon manuscrit ! Je passe sur l’accident cérébral et l’hospitalisation que cette découverte me valut… J’avais confié l’affaire à un avocat célèbre, spécialiste du plagiat : Emmanuel Pierrat. Il aura fallu cinq années avant que le dossier ne soit traité par le Tribunal de grande instance de Paris. Le 16 septembre, ce fut le procès, et le 11 octobre le délibéré, en première instance. Comment l’ai-je vécu ? De loin. Mon médecin tout comme l’avocat m’ont déconseillé d’y assister. Mais un ami algérien, Amer Ouali, journaliste à l’AFP, y était ! Et c’est lui, avant même l’avocat, qui m’avait un peu raconté…  

 

La maison d’édition a été condamnée pour “parasitage” mais n’a cependant pas été interdite de réédition. Ce verdict vous satisfait ?

Le tribunal a reconnu mes droits, je cite : ”L’éditeur Trédaniel a commis des actes fautifs de parasitisme et les juges ont remarqué ”une similitude dans les textes explicatifs autour de 130 mots”. Dans mon dossier, j’avance le nombre de 208 mots, autrement dit la moitié des entrées de mon dictionnaire ! Notez bien que c’est l’éditeur qui est condamné, pas son auteur ! Et puis, on parle de “parasitisme”, ce qui est un euphémisme. Le terme de “plagiat” ne relève pas de la terminologie juridique. On parle plutôt de “contrefaçon”. Or, comme pour prévenir cette accusation, Alain Rey s’est montré habile en structurant son livre par thèmes et non par ordre alphabétique, comme un dictionnaire. Il suffit de recomposer (et c’est ce que j’avais fait en 2014) Le voyage des mots en suivant un ordre alphabétique pour que les données prises de mon dictionnaire sautent aux yeux du lecteur. Mais voilà… L’accusé n’est pas n’importe qui, et le plaignant que je suis n’est qu’un obscur auteur francophone !... Cela dit, venant d’où je viens et sans les moyens qu’exige un procès, je peux me dire satisfait, non seulement d’avoir été jusqu’au bout mais, surtout, d’avoir gagné, même a minima, car, pour beaucoup, le procès était “ingagnable” ! Satisfait, oui, mais plus critique que jamais avec les grands médias. Comme je l’ai écrit sur mon blog : ”Un immigré vole un pain au chocolat, et c’est le buzz ; un immigré est victime d’un vol de son œuvre : circulez, y’a rien à voir !″. À part une dépêche de l’AFP, des flashes sur France-Info ou France-3 régions, seul Le Courrier de l’Ouest a osé évoquer le plagiat, textuellement et à la une ! Quant à Livres-Hebdo, la bible des éditeurs et des librairies, le titre de son compte-rendu est déjà un parti pris : ”Trédaniel condamné pour un livre d’Alain Rey″. Autrement dit, l’enjeu ne se situe qu’entre l’éditeur et son auteur. Le plaignant, lui, est un peu comme la troisième personne de la grammaire arabe : al gha-i-bou, “l’absent”, une “non-personne”, pour reprendre le concept du linguiste Émile Benveniste, concept qu’il reconnaît d’ailleurs avoir forgé à partir de ce mot arabe.   

 

Vous venez d’éditer ”Algérie 2019, la Reconquête″ alors que les Algériens entament le 9e mois de leur soulèvement populaire. Pourquoi avez-vous écarté d’emblée l’utilisation du mot Hirak ?

Je ne l’ai pas vraiment écarté, mais j’ai tenu, dans un avant-propos, à définir le terme et à le situer. Le mot n’exprime pas la force et la détermination du Mouvement. Mais je l’ai gardé, du seul fait que c’est l’usage qui fait loi. Et puis, il est devenu tellement populaire qu’en réalité, il a pris un sens plus fort que celui que lui attribue l’étymologie. Cela dit, je parle de « reconquête », ce qui suppose déjà une puissance et une ferme volonté. Et je laisse liberté au lecteur de lire : “Reconquête de l’indépendance” ou, carrément, “Reconquête de l’Algérie” ?  

 

Pourquoi un livre alors que la révolution est toujours en marche et dont on ne connaît toujours pas l’issue ?

Et j’ajouterai : pourquoi un tel livre alors que j’écrivais depuis la France et donc loin du champ de bataille, si j’ose dire. En fait, j’ai suivi le Hirak via les réseaux sociaux mais toujours en contact avec des témoins, des manifestants de ma connaissance, ou de journalistes, particulièrement Noureddine Khelassi, un ancien de l’APS, que je me permets de remercier, ici. Mon livre part grosso modo du 22 février au 23 août. C’était encore loin d’être fini, en effet. Mais je voulais que ce soit un livre de témoignage à vif, même si c’est à distance. Bien entendu, on peut me reprocher cette distance-là, mais vous savez, chez nous, c’est ainsi : quoique vous fassiez, vous serez toujours sujet à critique. C’est même un des traits de la personnalité algérienne. Et après tout, c’est un trait qui peut être sympathique, quand il n’est pas forcé.    

 

Votre livre est essentiellement axé sur des illustrations du mouvement du 22 février mais aussi sur des instantanés qui ont marqué les esprits : les enfants qui offrent des roses aux policiers, la ballerine qui danse dans les rues d’Alger, la référence au chanel 5 pour dire non au 5e mandat... C’est une “dissection” de la révolution ?  

 

C’est au lecteur d’y voir une “dissection” ou un simple “accompagnement”. Ces instantanés, faits d’humour et de dérision, c’est justement ce qui fait la force et l’originalité de cette révolution. Et vous avez raison, c’est une révolution. C’est du jamais vu. À tel point que l’esprit “Hirak” commence à faire dans… “l’export”, pour ainsi dire. Pour ce qui est des images que vous évoquez, la fameuse ballerine bien sûr… Dans mon esprit, elle est venue pour replacer l’Algérie dans le monde, et faire le pendant de la terrible photo de Hocine Zaourar connue désormais sous le nom de la “Madone de Bentalha”. Et c’est déjà une lumière d’espoir, qui nous fait passer d’une tragédie insoutenable à une figure de toute beauté. C’est cela aussi qui distingue un grand peuple.   

 

La génération 2.0, la refonte des relations algéro-françaises, le soutien des moudjahidates, le ralliement des organisations syndicales et puis “les regards” de la presse et les mouches électroniques, comment avez-vous réussi à rassembler tout cela dans un seul ouvrage ?

 Longtemps avant le Hirak, j’avais eu le plaisir de rencontrer à Alger Louisette Ighilahriz, à qui j’avais présenté un ami français, un ancien porteur de valises, qui avait voyagé avec moi jusque dans ma famille, à Guelma. Ce fut un moment de grande émotion, entre Louisette et Christian. Curieusement, la semaine dernière, certains des mots de Ighilahriz m’étaient revenus à la mémoire, en voyant à la télé le soulèvement du peuple chilien. Et en même temps j’ai pensé à une pancarte brandie par un manifestant, un vendredi, près de la Grande Poste. La photo, elle est dans mon livre. Une pancarte où l’on pouvait lire : ”Nous sommes vaccinés contre le chaos” ! J’avoue que c’est en lisant ces mots que ma conviction s’était faite : là, je compris que plus rien ne les arrêtera. Et plus curieusement, au Chili, on a pu entendre un slogan qui était dans le même esprit : “Ils nous ont tant volé, qu’ils nous ont même pris notre peur”. Oui, comme on dit, la peur a changé de camp… 

Pour ce qui est de ma démarche, j’ai travaillé depuis mon bureau, sauf deux fois où je m’étais trouvé Place de la République, à Paris. J’aurais préféré être Place Audin ou Place de la Grande poste, mais cela me fut impossible. La plupart des photos, je les avais “volées” à la génération 2.0, comme vous dites. Soit dit en passant, j’avais beau chercher les « auteurs » des photos, pas évident, vu qu’elles n’étaient pas signées. Celles qui l’étaient, le maquettiste a pu indiquer la mention « DR », sinon, à la fin du livre, je remercie tous les photographes d’occasion pour leur contribution involontaire. J’ai remarqué que c’est vers le mois de mai que même les amateurs commençaient à signer leurs clichés. Pour l’anecdote, une des photos que j’avais sélectionnée était signée. J’avais demandé l’autorisation du photographe, qui me l’avait refusée, et sur un ton peu aimable. Sans doute croyait-il que j’en faisais commerce. On m’a même dit que certains disent avoir entendu dire (vous savez : le téléphone arabe…) que j’aurais été généreusement sponsorisé, et la preuve ? Le logo de Huffington-Post au dos de la couverture. À ce propos, je tiens à préciser, pour vos lecteurs comme pour les miens, que je n’ai rien touché pour réaliser cet ouvrage. Absolument rien, pas le moindre euro.    

 

Quel sens donnez-vous à l’omniprésence du drapeau algérien depuis le tout début du mouvement ?

Ah ! Le drapeau algérien, le drapeau algérien ! Qui, aujourd’hui, à travers le monde, ne le reconnaîtrait pas, à moins d’être confiné dans une grotte ou au cœur de l’Amazonie. Et encore !... Déjà, avant le Hirak, il se faisait remarquer par son omniprésence ou, aux yeux de certains comme le maire de Nice, son intrusion, dans tout ce qui pouvait faire fête. Et cela n’arrête pas : que ce soit à l’occasion d’un match de foot ou d’une manif, il est là, brandi comme une pièce d’identité flottante. On l’a même vu un 14 juillet, sur les Champs Élysées ! Que l’on me dise en quoi l’Algérie serait-elle concernée par la fête nationale française ! Peut-être, inconsciemment, le souvenir de la fin de la Monarchie absolue fait-il rêver à la fin du Système absolu ? MDR, dirai-je. Au fait, certains Algériens se sont étonnés de voir le drapeau palestinien Place de la Grande poste. Mais savent-ils que le drapeau algérien fut brandi même à Jérusalem ? Ce fut en 2014, dans un bar, le soir de la qualification de l’Algérie en huitièmes de finale de la Coupe du monde : un homme avait sorti un drapeau vert et blanc frappé de l’étoile rouge, ce qui provoqua une sacrée bagarre, comme je le raconte dans mon livre.   

 

Quel regard portez-vous sur le mouvement du 22 février aujourd’hui ?

Historique, et à plus d’un titre : par son ampleur et son originalité ! Certes, quelques observateurs reprochentau Hirak l’absence de structuration, son incapacité à faire émerger des leaders, d’être en quelque sorte volatile. Mais n’est-ce pas justement cette volatilité qui fait que le Système n’arrive pas à trouver par où le prendre ? Et n’est-ce pas ce qui fait sa force ? Je pose la question. Cela dit, il y a un risque : que cette sacrée transition soit repoussée aux calendes grecques, ce qui n’est pas de bon augure pour ce que j’ai appelé “la Reconquête”. Vous savez… J’avais 16 ans le jour de l’indépendance, et comme beaucoup de ma génération, c’est le seul jour auquel ma mémoire se rattache depuis le 22 février. Je pense à la première phrase de l’un de mes romans (Un été sans juillet, publié en 2004) : ”Le jour où l’Algérie entrait dans l’indépendance, Larbi entra dans le coma″. Ainsi, mon Larbi ne vécut pas vraiment l’indépendance. Voilà pourquoi, maintenant que j’y pense, j’ai donné ce titre : La Reconquête. Tout cela, pour vous dire que nous sommes à un point de non-retour. L’Algérie est condamnée à la démocratie, au respect des droits, de l’égalité des citoyens et des citoyennes et de la diversité : ethnique, religieuse ou linguistique. La seule condamnation qu’elle mérite, au demeurant.